Section des enseignants en médecine familiale
- Du bureau de la rédactrice
- Article spécial: Délégation aux
résidents – Le dilemme du médecin enseignant
- Formation professorale: L’enseignement de l’interaction
éthique avec l’Industrie pharmaceutique
- Innovation au sein d'un programme: Introduction aux
soins de longue durée pour les résidents de médecine
familiale
- Soins à domicile : une composante intégrale
de la formation en médecine familiale
- Survol des activités de la Section des enseignants
- La Section des enseignants au Forum
- BOB WOOLLARD : Récipiendaire du prix Ian McWhinney
2002 - “Un citoyen du monde et un citoyen local”
- Le Prix Ian McWhinney pour l'éducation en médecine
familiale - 2003
- Vous cherchez des subventions?
- Nouvelles des départements de médecine
familiale
- Conférences/Assemblées/Colloques à venir
- Le comité exécutif de la Section des
enseignants en médecine familiale
Du bureau de la rédactrice
par Ivy F. Oandasan, MD, CCMF, MHSc
Ayant
donné naissance à mon premier enfant au cours de l’année,
j’en suis venue à comprendre les joies de la maternité et
de l’aide que l’on apporte à un enfant dans son apprentissage
et son développement dans un monde en constante mutation. À bien
des égards, mon rôle de professeure universitaire m’a aidée.
Je cherche constamment ce qui est le mieux pour mon enfant à partir des
données disponibles. J’ai dû me préparer, apprendre
des notions élémentaires et ce que je pourrai lui apprendre en
fonction des prochaines étapes de son développement. J’ai
vécu le besoin inné de la protéger, mais je suis néanmoins
consciente que sa vie et la mienne comportent chaque jour des risques. Au moment
de décider ce qu’il faut faire et ce qu’il faut enseigner
à ses enfants, les parents sont confrontés à de nombreux
choix qui entraînent souvent des dilemmes. Nous faisons de notre mieux
pour être de bons parents … et nous faisons de notre mieux pour
être de bons éducateurs.
Dans cette édition du bulletin, plusieurs articles portent sur les défis
des professeurs de médecine familiale durant la formation des jeunes
médecins de famille. Le Dr Jacques Guilbert de l’ACPM a rédigé
l’article vedette spécial. Il nous rappelle les responsabilités
liées à la supervision des résidents. Nous sommes aussi
confrontés à des dilemmes éthiques entre l’industrie
pharmaceutique et l’éducation médicale. Un article, écrit
par Dre Christine Meyers, suscite la réflexion sur les dilemmes éthiques
et les défis des éducateurs médicaux qui enseignent aux
résidents. L’augmentation du nombre de personnes âgées
entraîne le besoin de soins à domicile et dans les établissements
de soins de longue durée. Les docteures Paddy Quail et Maureen Rappaport
nous donnent des exemples de leur cursus innovateurs développés
pour répondre aux besoins d’apprentissage de nos nouveaux médecins
de famille.
Tout comme celui de parent, notre rôle d’accompagnement et de soutien
comme éducateurs médicaux est à la fois gratifiant et stimulant.
Être témoins de la croissance et du développement de nos
enfants et de nos résidents au fil des ans et savoir que nous les avons
aidés à devenir ce qu’ils sont aujourd’hui est une
joie que seuls les parents et les enseignants peuvent comprendre. Devenir mère
m’a permis d’apprécier mon rôle de professeure –
et enseigner a contribué à faire de moi une meilleure mère.
J’espère que ce numéro du Bulletin d’information
saura vous plaire. Comme toujours, n’hésitez pas à me faire
part de vos commentaires et suggestions. Au printemps prochain…
Article spécial
Délégation aux résidents – Le dilemme du médecin
enseignant
par Jacques Guilbert, MD, FRCSC, gestionnaire des risques médicaux,
ACPM
Quotidiennement, les médecins qui enseignent et qui agissent comme mentors
en pratique familiale et dans toutes les spécialités médicales
et chirurgicales sont confrontés à un dilemme, celui de déléguer
aux résidents certains actes médicaux, traitements et interventions,
ainsi que la conséquence d’impliquer une « tierce partie
» à la relation médecin-patient.
Une revue récente des dossiers maintenant clos de l’ACPM touchant
la période de 1995 à 2000 a recensé 220 actions en justice
impliquant des résidents. Cette revue a révélé que
les problèmes entourant la délégation des actes médicaux
constituaient le risque le plus fréquent de poursuites contre les internes
et les résidents. Au deuxième rang des risques les plus élevés,
on retrouve les soins partagés.
Les cas qui suivent proviennent des dossiers de l’ACPM et illustrent
une partie de la problématique soulevée chaque fois qu’un
médecin délègue des responsabilités à un
résident.
CAS 1 : DÉLÉGATION
Un étudiant de 25 ans qui, en soirée, avait bu quelques bières
avec des amis, retournait à pied chez lui et a décidé de
grimper une clôture métallique. Arrivé au-dessus, il a fait
une chute et s’est infligé une plaie punctiforme au mollet droit
et s’est retrouvé empalé la tête en bas sur un pic
de métal pendant 30 minutes avant de pouvoir de libérer lui-même.
Il a marché jusqu’au service des urgences d’un hôpital
de la ville où il a d’abord été vu par un commis
affecté au triage, une infirmière autorisée et un résident
I de médecine familiale qui effectuait un stage au service des urgences.
Le patient n’a pas mentionné avoir été empalé.
Le résident I a examiné une plaie de 4 cm au mollet, l’a
irriguée, nettoyée et suturée. Il a parlé du patient
au médecin en devoir à l’urgence et, ensemble, ils se sont
entendus pour retourner le patient à la maison. Le médecin d’urgence
n’a pas vu le patient. Le résident a informé le patient
qu’il devrait voir son médecin de famille le lendemain. Aucun antibiotique
n’a été prescrit.
Douze heures plus tard, à cause de l’intensité de la douleur
à sa jambe, le patient a consulté un hôpital différent
où on a procédé à l’ouverture de la plaie
et au débridement de tissus nécrotiques. Il a par la suite été
transféré à un centre de soins tertiaires où il
a subi une fasciotomie et des greffes cutanées. Il a été
hospitalisé pendant trois semaines.
Dans l’action en justice qui a suivi, le résident I et le médecin
d’urgence ont été cités comme défendeurs.
Le demandeur alléguait que le questionnaire était incomplet, qu’on
n’avait pas prescrit d’antibiotiques, que l’examen de la plaie
était inadéquat, qu’on n’avait pas offert un suivi
approprié et qu’on ne l’avait pas averti du risque d’infection.
On alléguait que le médecin d’urgence avait failli à
son devoir de superviser le résident.
On a demandé l’opinion d’un expert qui s’est dit d’accord
avec les soins dispensés par les deux médecins. La Cour a également
jugé que les deux médecins avaient respecté les normes
de soins.
Dans son jugement, le juge écrit « Malgré le fait, en rétrospective,
que les défendeurs aient sous-estimé la nature et l’extension
de la blessure, la faute réelle repose sur le demandeur qui, quelle que
soit la raison, n’a pas révélé complètement
ce qui lui était arrivé ».
Un jugement a été rendu en faveur des médecins.
Ce cas est un rappel aux médecins enseignants du processus qu’ils
doivent observer chaque fois qu’il y a délégation d’un
acte médical à un résident. Voici quelques questions à
prendre en considération :
- La délégation est-elle appropriée?
- Le résident a-t-il atteint le niveau de formation où il est
raisonnable de lui déléguer un acte?
- Le résident possède-t-il les connaissances, l’expérience
et le jugement nécessaires pour procéder à l’intervention
ou au traitement requis?
- La supervision par le médecin membre du personnel est-elle appropriée,
raisonnable et suffisante?
- La supervision peut nécessiter des actions de la part du médecin
membre du personnel qui vont de la simple conversation téléphonique
jusqu’à assister et guider le résident pendant l’exécution
de l’intervention déléguée. Le degré de
supervision variera en fonction de la complexité de la situation clinique
et de la compétence individuelle du résident. La non-reconnaissance
du fait que le résident ne possède pas les habiletés
appropriées peut devenir un motif de poursuite en justice.
- Quelle est la responsabilité du résident lorsqu’il accepte
la délégation d’un acte?
- Lors d’une action en justice, on questionnera le résident sur
son opinion personnelle de ses propres connaissances et habiletés.
- La création d’un environnement éducatif favorable permettra
au résident d’exprimer toute préoccupation concernant
sa compétence, quelle que soit la circonstance clinique.
CAS 2 : SOINS PARTAGÉS
Un homme de 31 ans consulte au service des urgences d’un hôpital
d’enseignement pour douleur abdominale. Il est vu et examiné par
un résident I; il raconte une histoire de douleur épigastrique
sévère et constante qui a persisté pendant une heure après
avoir mangé des hot-dogs. Il a des antécédents d’ulcères
peptiques pour lesquels il a subi une vagotomie et une pyloroplastie. L’examen
physique et les épreuves de laboratoire de base sont normaux. La douleur
a diminué après deux heures. On lui a prescrit une échographie
de l’abdomen sur une base externe.
Le patient a donc reçu son congé avec la mention de revenir au
besoin. On lui a prescrit un antiacide. Le résident a rédigé
une note destinée au médecin de famille du patient dans laquelle
il décrit les événements, indique un diagnostic différentiel
dans lequel on retrouve lithiase biliaire et mentionne qu’une échographie
est prévue dans une semaine.
Deux jours plus tard, le patient rencontrait son médecin de famille
et se disait bien. Celui-ci a donc été décidé d’attendre
le résultat de l’échographie et, par la suite, de considérer
référer le patient à un gastro-entérologue. L’échographie
a été effectuée comme prévu mais aucune copie du
rapport n’a été envoyée au médecin de famille.
Une copie a été envoyée au dossier du service des urgences.
L’échographie montrait la présence d’une lithiase
biliaire.
Sept mois plus tard, le patient revenait au service des urgences pour un autre
épisode de douleurs. Puisque la douleur était disparue au moment
de son examen par le médecin de l’urgence, le dossier antérieur
n’a donc pas été demandé et le rapport de l’échographie
n’a pas été vu. On a posé un diagnostic de gastrite,
remis une ordonnance de Maxeran et autorisé le congé.
Un mois plus tard, son médecin de famille le référait
à un gastro-entérologue avec la mention « On a pris pour
acquis que l’échographie était normale ». Le patient
a subi une endoscopie gastro-intestinale haute qui s’est avérée
normale. Finalement, le patient a été référé
à un psychiatre pour symptômes gastro-intestinaux reliés
au stress.
Un an plus tard, après d’autres épisodes de douleur, on
a répété l’échographie. Il a subi une cholécystectomie
qui a fait disparaître les symptômes.
Le patient intenta une action en justice contre l’hôpital et le
résident à titre de défendeurs. On retrouvait dans les
allégations l’absence de suivi pour l’échographie,
le défaut de diagnostiquer la maladie du patient et le défaut
de proposer un suivi approprié. L’hôpital a alors intenté
une procédure de mise en cause d’une tierce partie contre le médecin
de famille et le médecin d’urgence.
La preuve a montré l’absence de mention par le résident
ou le médecin de l’urgence de la réception du rapport de
l’échographie. La preuve a également démontré
que le médecin de famille n’a fait aucune démarche pour
le suivi des résultats et que le médecin d’urgence n’a
pas demandé le dossier antérieur lors de la deuxième visite.
Le gastro-entérologue a présumé que l’échographie
était normale et a mentionné cette présomption dans son
rapport de consultation mais sans en confirmer les résultats.
L’ACPM n’a pas réussi à trouver d’appui dans
la cause de chacun des deux défendeurs; il en est résulté
un règlement modeste. Ce règlement a été partagé
avec l’hôpital sur une base de 2/3 – 1/3; la responsabilité
a été partagée également entre les médecins
défendeurs.
Cet exemple illustre comment la notion « soins partagés »
peut signifier un partage de la responsabilité et de l’imputabilité.
Il démontre également l’importance d’instaurer un
système qui prend charge du suivi des résultats des investigations.
Certaines situations peuvent accroître le risque lorsque les soins sont
partagés entre le personnel et les résidents. Ces situations sont
créées par des facteurs reliés au temps (changement de
quart de travail, couverture croisée, transfert des patients à
d’autres services) ou par les structures des équipes, que ce soit
à l’intérieur d’une même équipe traitante
ou lorsqu’on implique une autre équipe traitante (consultants).
RECOMMANDATIONS AUX MÉDECINS EXERÇANT DANS UNE STRUCTURE ÉTUDIANT
– ENSEIGNANT :
- En tout temps, identifier et documenter clairement le médecin à
qui incombe la responsabilité ultime, particulièrement au cours
des soirées, des nuits et des fins de semaine.
- Rédiger clairement les prescriptions et les notes; ces dernières
devraient être précises, contemporaines et lisibles.
- Tenir compte des préoccupations des autres membres de l’équipe,
particulièrement lorsque les problèmes cliniques sont complexes.
- S’assurer qu’il existe bien un système raisonnable de
suivi pour les investigations demandées.
En résumé, la présence des résidents dans les soins
aux patients peut avoir un effet marqué sur la relation médecin-patient.
Les médecins enseignants et les résidents doivent être bien
conscients du risque médico-légal constamment présent pour
les deux groupes, et particulièrement dans les situations comme celles
décrites ci-dessus.
Formation professorale
L’enseignement de l’interaction éthique avec l’Industrie
pharmaceutique
Christine Meyers, MDCM, CCFP, FRCP(EM), Université McGill, Montréal,
Québec
« L’objectif principal des interactions professionnelles entre
les médecins et l’industrie pharmaceutique devrait être centré
sur l’amélioration de la santé des Canadiens plutôt
que sur le bien-être privé des médecins ou de l’industrie.
» Ainsi se lit le premier paragraphe de l’énoncé de
politique de l’AMC publié en 1992 concernant les médecins
et l’Industrie pharmaceutique1. L’énoncé se termine
en suggérant que « le cursus de médecine devrait offrir
un enseignement formel basé sur ces lignes directrices. »
Au moment de la publication de cet énoncé de politique, j’étais
un étudiant de deuxième année du cours de médecine.
Au cours de mes neuf années de formation médicale, le thème
des conflits d’intérêt entre l’éthique professionnelle
du médecin et l’éthique financière de l’industrie
n’a jamais été abordé dans le cadre du cursus d’enseignement.
Le message à peine camouflé est à l’effet que les
cadeaux des entreprises pharmaceutiques aux médecins sont non seulement
acceptables, mais ils sont mérités.
Dix ans après la publication de ces lignes directrices, cette culture
du « droit à » fait l’objet de publicité et
de critiques croissantes. La commercialisation des produits pharmaceutiques
auprès des médecins, à la fois en termes de sa contribution
à la spirale ascendante des coûts des soins de santé et
en termes de son influence potentielle sur la pratique des médecins,
a créé un grave conflit d’intérêt à
l’intérieur de la profession médicale. Bien que le but déclaré
de l’industrie pharmaceutique soit d’améliorer la santé
humaine, la responsabilité des entreprises pharmaceutiques est avant
tout d’agir dans le meilleur intérêt de leurs actionnaires
en maximisant le rendement sur le capital investi. Les médecins, dont
l’obligation principale est tournée vers les patients, sont prisonniers
d’un conflit insoluble lorsqu’ils s’accordent certains avantages
provenant de la promotion des produits pharmaceutiques.
L’ampleur du problème
L’industrie pharmaceutique est extrêmement profitable; son rendement
sur le capital investi est le plus élevé de toutes les entreprises
listées dans Fortune 500. Aux États-Unis, environ 35 % des recettes
des ventes sont consacrées à la commercialisation, ce qui correspond
environ au double des sommes investies dans la recherche et le développement.
On observe donc une disproportion troublante entre les vastes ressources disponibles
pour disséminer l’information commerciale sur les médicaments
et le financement limité accordé à l’évaluation
indépendante et non promotionnelle des médicaments. Pour de nombreux
praticiens de la médecine, les rencontres avec les représentants
pharmaceutiques et les conférences subventionnées représentent
la plus grande partie de leur formation médicale continue. Dans un contexte
de contraintes budgétaires, les facultés de médecine et
les programmes de résidence se tournent de plus en plus vers le parrainage
de l’industrie pharmaceutique pour assurer la viabilité de leurs
activités éducatives. Cette dépendance des activités
de promotion, plutôt que des sources indépendantes d’informations
sur les médicaments, est troublante pour trois raisons : coûts
à la société, influence sur les habitudes de prescription
et perception des patients.
Présentement, les Canadiens déboursent autant pour leurs médicaments
que pour les honoraires des médecins. Le coût des médicaments
constitue la dépense des soins de santé dont la croissance est
la plus rapide; cette croissance s’est multipliée par dix au cours
des 25 dernières années. L’un des principaux facteurs contributifs
est l’argent consacré à la promotion des produits auprès
des médecins. On a estimé que l’industrie pharmaceutique
dépense en moyenne au Canada 15 000 $ par année par médecin2.
Bien que certains médecins puissent servir l’argument que «
le serment d’Hippocrate ne fait aucune mention de la préservation
du bien-être financier du patient »3, la plupart des contribuables
seraient d’accord avec l’idée que les médecins devraient
éviter d’amplifier inutilement les coûts globaux des soins
de santé.
Non seulement la vente au détail des médicaments est-elle déjà
coûteuse en elle-même, mais l’objectif de base de cette publicité
est de convaincre les médecins de prescrire plus souvent des médicaments
plus coûteux. Même si la plupart des médecins sont incapables
de reconnaître l’impact du soutien promotionnel sur leurs décisions
entourant la rédaction des ordonnances4, se croyant immunisés
contre le baratin publicitaire même quand ils mangent les repas offerts
par les entreprises pharmaceutiques, il existe des preuves convaincantes que
la commercialisation est efficace. Des études ont montré une corrélation
entre l’obtention de renseignements sur les médicaments de sources
commerciales et la prescription irrationnelle et les requêtes pour des
ajouts au formulaire5.
Lorsque les patients deviennent conscients de la relation entre le médecin
et l’industrie, ils perçoivent correctement que celle-ci influence
les habitudes de prescription et augmente les coûts des soins de santé4.
Il en résulte une érosion de la respectabilité de la profession
et une entrave à la relation médecin-patient, avec une aggravation
potentielle de l’observance du patient et des résultats négatifs
sur la santé.
Pour citer Marcia Angell, ex-rédactrice du New England Journal of Medicine
« Se fier aux entreprises pharmaceutiques pour obtenir des évaluations
non biaisées de leurs produits fait autant de sens que de se fier aux
entreprises de bière pour dispenser l’enseignement sur l’alcoolisme.
Le conflit d’intérêt est évident. »6 Il en résulte
ce que Mintzes décrit comme un « brouillage délibéré
des frontières entre la promotion et l’éducation ».7
Le brouillage des frontières
Le biais qui favorise la médecine de dernier cri est potentiellement
présent à toutes les étapes du développement et
de la commercialisation. Parmi les exemples, on retrouve une méthodologie
déficiente dans la recherche parrainée par les entreprises, une
promotion déguisée sous forme d’activités éducatives
par les détaillants ou par les leaders d’opinion et des recommandations
émises par des associations médicales ayant des liens financiers
avec l’industrie.
Il a été démontré que les essais randomisés,
contrôlés par placebo et parrainés par l’industrie
étaient plus susceptibles que les essais menés en dehors de l’industrie
de favoriser une nouvelle thérapie plutôt qu’une thérapie
traditionnelle (74 % vs 47 % dans une étude)8. Bero et Rennie9 ont décrit
les méthodes utilisées par les entreprises pour produire des résultats
favorables de leurs produits; par exemple, effectuer des essais du médicament
dans une population en meilleure santé que celle de la population visée
par le médicament, comparer le médicament avec une dose insuffisante
de la substance témoin et mesurer des points d’aboutissement secondaires
plutôt que les résultats ayant une importance clinique. Il est
possible d’analyser sélectivement ou même de supprimer entièrement
des données brutes sous le contrôle d’une entreprise si ces
données ne produisent pas le résultat espéré. L’un
des scandales célèbres impliquant cette sorte de manipulation
fut celui du médicament à grand succès Celebrex (célécoxib)
de Pharmacia : l’essai CLASS10 a réussi à démontrer
un avantage sur les autres AINS en présentant seulement les données
brutes couvrant une période de six mois, ce qui comprenait deux essais
séparés de douze et de quinze mois. Lorsque les données
globales ont par la suite été analysées, cet avantage était
disparu11.
On ne peut se fier aux rédacteurs de journaux pour filtrer ces études
biaisées, même s’ils ont accès à toute l’information,
parce que la publicité des entreprises pharmaceutiques est la principale
source de revenus de la plupart des revues. Il a été démontré
que les réclames publicitaires contiennent des faussetés et des
mensonges; une étude publiée dans les Annals of Internal Medicine
a constaté que, dans 44 % des cas, les annonces contenaient des renseignements
qui « orientent vers la rédaction d’une ordonnance erronée
»12.
Ce sont les représentants pharmaceutiques qui consomment la majeure
partie des dollars investis dans la commercialisation des médicaments13,
et il a été démontré qu’ils constituaient
une source d’information importante et influente pour les résidents
et les praticiens14. Peu de centres universitaires et de cabinets privés
appliquent des politiques restreignant l’accès des représentants
pharmaceutiques aux médecins; d’autant plus qu’une grande
partie de l’interaction se déroule en dehors de l’environnement
de travail, c’est-à-dire au cours d’événements
sociaux parrainés par l’industrie. À quel point l’information
disséminée par les détaillants est-elle précise?
Une étude a constaté que même lorsque les représentants
pharmaceutiques savent que leurs présentations font l’objet d’analyse
pour leur précision, leurs réclames sont fausses dans 11 % des
cas15. Bien qu’alarmante, cette situation sous-estime certainement l’inexactitude
des réclames faites au cours des conversations informelles et non surveillées
qui se déroulent si fréquemment dans les corridors des hôpitaux
et dans les cabinets des médecins.
Cible : les étudiants
Malgré les preuves de l’influence de la commercialisation sur tous
les médecins, révélées par la recherche qui en a
évalué l’impact et par la perspective du sens commun à
l’effet que « aucune entreprise pharmaceutique ne donnera l’argent
de ses actionnaires dans un geste de générosité désintéressée
»16, les étudiants en médecine et les résidents peuvent
être particulièrement vulnérables aux appâts des entreprises
pharmaceutiques. En moyenne, les médecins en formation accumulent d’énormes
dettes, ce qui peut rendre difficile de refuser les offres gratuites de volumes
de référence, d’assistants numériques ou de voyages
pour assister à des conférences. Nombreux sont ceux qui admettent
que leur participation aux conférences du midi diminuerait si le repas
n’était pas servi17. De plus, l’approbation tacite de l’hospitalité
des entreprises pharmaceutiques par les directeurs de programme qui les invitent
crée un environnement qui encourage véritablement ce type de comportement.
Les enquêtes sur les attitudes des résidents face à la séduction
des entreprises pharmaceutiques ont montré un taux élevé
d’acceptation18.
Les personnes impliquées dans la commercialisation connaissent depuis
longtemps l’efficacité de la stratégie qui consiste à
cibler les étudiants. Alors que la plupart des résidents n’accepteraient
pas d’argent en échange d’afficher sur leurs blouses blanches
le logo d’une entreprise pharmaceutique, environ la moitié des
objets dans leurs poches portent des marques de commerce19. Une étude
récente effectuée à l’Université McMaster
a démontré l’efficacité du parrainage commercial
sur les relations futures des résidents avec l’industrie pharmaceutique20.
Les résidents ayant reçu leur diplôme avant et après
la mise en application d’une politique restreignant les contacts avec
l’industrie avaient des attitudes différentes à l’égard
des sources commerciales d’information; ceux qui n’avaient pas été
exposés à cette politique ont manifesté un taux plus élevé
d’acceptation.
Il est important de noter que l’efficacité d’une politique
comme celle de McMaster est fonction de la rigueur de sa mise en application,
puisque la seule présence de lignes directrices ne semble pas modifier
le comportement21. Cette année, l’American Medical Association,
conjointement avec certains organismes commerciaux, a élaboré
des lignes directrices diffusées à grande échelle concernant
les cadeaux promotionnels offerts aux médecins22. L’impact de ces
lignes directrices n’a pas encore été établi mais,
de son propre aveu implicite, cette initiative « vise à éduquer
et non pas à imposer » et « ne cherche pas à limiter
la promotion des produits. »
Démarcation claire entre la commercialisation et la FMC
Si la simple existence de lignes directrices ne réussit pas à
contrer l’influence de l’industrie, quelles sont les solutions de
rechange pour les médecins enseignants qui souhaitent une séparation
claire entre la commercialisation et l’éducation? Idéalement,
on devrait bannir les interactions entre les représentants et les étudiants.
En l’absence de telles politiques restrictives, on a proposé une
« contre-présentation »23, c’est-à-dire que
les présentations faites par les représentants pharmaceutiques
sont suivies d’une revue indépendante du produit par le pharmacien
de l’hôpital ou par un assistant. On devrait également enseigner
aux résidents les habiletés d’évaluation critique,
ce qui les aiderait à cheminer par eux-mêmes dans la complexité
du battage publicitaire.
En plus de contrôler les activités des représentants et
d’identifier les inexactitudes dans leurs présentations, les enseignants
doivent mettre à la disposition des étudiants des sources fiables
et non commerciales d’information sur les médicaments. L’Internet
offre un accès rapide à une richesse de renseignements sur à
peu près tous les sujets; les bibliothécaires médicaux
devraient offrir des instructions pour une utilisation efficace de cet outil.
En même temps, il ne faut pas oublier que l’industrie a également
découvert que l’Internet est un excellent moyen de « transmettre
leurs messages promotionnels juste au moment où le médecin se
montre intéressé et réceptif »24. La Lettre thérapeutique
offre un résumé concis des sources autres que de marque qui procurent
de l’information sur la thérapie pharmacologique; elle est disponible
en ligne à : http://www.ti.ubc.ca/pages/letter.html
Conclusions
Les conflits d’intérêt entre les médecins et l’industrie
pharmaceutique ont attiré l’attention des médias et des
patients. Les étudiants en médecine doivent recevoir, très
tôt dans leur éducation, une formation sur les risques du marché
de la médecine et non pas se voir accorder la permission d’acquiescer
aux forces du marché. Les éducateurs médicaux devront déployer
un effort concerté pour renverser la tendance qui soumet l’apprentissage
au filtre de l’industrie, ce qui menace l’intégrité
de la profession.
Références
(1) CMA Policy Summary: Physicians and the Pharmaceutical Industry. CMAJ 1992;146:388A-388C.
(2) Guyatt G. Developing healthy prescribing habits in young doctors. Straight
Goods, July 29, 2002.
(3) Anacker A. Letter to the editor. NEJM 1992;327:1686.
(4) Gibbons RV, et al. A comparison of physicians’ and patients’
attitudes toward pharmaceutical industry gifts. J Gen Intern Med 1998;13:151-154.
(5) Wazana A. Physicians and the pharmaceutical industry. JAMA 2000;283:373-380.
(6) Angell M. The pharmaceutical industry – to whom is it accountable?
NEJM 2000;342:1902-1904.
(7) Mintzes B. Blurring the boundaries: new trends in drug promotion. HAI-Europe
1998. http://www.haiweb.org/pubs/blurring/blurring.intro.html
(8) Djulbegovic B, et al. The uncertainty principle and industry-sponsored research.
Lancet 2000;356:635-638.
(9) Bero LA & Rennie D. Influences on the quality of published drug studies.
Int J Technol Assess Health Care 1996;12:209-237.
(10) Silverstein FE, et al. Gastrointestinal toxicity with celecoxib vs nonsteroidal
anti-inflammatory drugs for osteoarthritis and rheumatoid arthritis: the CLASS
study. A randomized controlled trial. Celecoxib Long-term Arthritis Safety Study.
JAMA 2000;284:1247-1255.
(11) FDA panel finds no safety benefit for Celebrex. Scrip World Pharm News
2001;Feb 9 (2616):19.
(12) Wilkes MS, et al. Pharmaceutical advertisements in leading medical journals:
experts’ assessments. Ann Int Med 1992;116:912-919.
(13) Hensley S. More than ads, drug makers rely on sales representatives. The
Wall Street Journal, March 14, 2002.
(14) Lurie N, et al. Pharmaceutical representatives in academic medicine centers:
interaction with faculty and housestaff. J Gen Intern Med 1990;5:240-243.
(15) Ziegler MG, et al. The accuracy of drug information from pharmaceutical
sales representatives. JAMA 1995;273:1296-1298.
(16) Rawlins MD. Doctors and the drug makers. Lancet 1984;2(8397):276-278.
(17) Lichstein PR, et al. Impact of pharmaceutical company representatives on
internal medicine residency programs. A survey of residency program directors.
Arch Int Med 1992;152:1009-1013.
(18) Steinman MA, et al. Of principles and pens: attitudes and practices of
medicine housestaff toward pharmaceutical industry promotions. Am J Med 2001;110:551-557.
(19) Sigworth SK & Nettleman MD. Pharmaceutical branding of resident physicians
(letter). JAMA 2001;286:1024-1025.
(20) McCormick BB, et al. Effect of restricting contact between pharmaceutical
company representatives and internal medicine residents on posttraining attitudes
and behaviour. JAMA 2001;286:1994-1999.
(21) Sergeant MD, et al. Interactions with the pharmaceutical industry: a survey
of family medicine residents in Ontario. CMAJ 1996;155:1243-1248.
(22) http://www.ama-assn.org/go/ethicalgifts
(23) Kaufman M. Doctors Hear Alternatives to Drug-Firm Sales Pitches. Washington
Post, August 5, 2002.
(24) Ross W. M.D. Internet portals open gateways to marketing opportunities.
Medical Marketing and Media 2002;37:34-42.
Innovation au sein d'un programme
Introduction aux soins de longue durée pour les résidents de
médecine familiale
Paddy Quail, MB, CCFP, directeur médical, Supported Living & Home
Care Calgary Health Region, professeur adjoint d’enseignement clinique,
Département de médecine familiale et communautaire, Université
de Calgary
L’enseignement
des soins de longue durée (SLD) aux résidents et aux étudiants
demeure changeant et sporadique. En septembre 2000, nous avons introduit un
très modeste programme d’introduction aux SLD à l’intention
des résidents de 2e année en médecine familiale à
l’Université de Calgary. L’objectif était de sensibiliser
les résidents à ce secteur non négligeable des soins de
santé que le curriculum avait délaissé depuis quelques
années. Les SLD n’étaient pas tout à fait inconnus
des résidents puisque ceux-ci étaient souvent assignés
à des précepteurs ayant des patients dans des établissements
de SLD, d’autant plus qu’ils avaient souvent été appelés
à faire des évaluations médicales en vue d’un placement
dans un foyer de soins infirmiers. Toutefois, on ne retrouvait pas de temps
spécifiquement réservé à l’enseignement des
principes de base des SLD et la plupart admettaient avoir peu ou pas de connaissances
du fonctionnement du système de SLD et du rôle du médecin
de famille.
Dans notre société, on constate une certaine antipathie envers
les soins dispensés dans les foyers de soins infirmiers, type de soins
bien décrits en 1964 par la défunte auteure canadienne Margaret
Laurence dans son roman The Stone Angel. On n’a pas réussi à
contraindre Hagar, le personnage principal, à déménager
de la maison familiale dans un foyer de soins infirmiers (Silverthreads). On
aurait pu écrire l’an dernier son interaction avec les autres patients
et le personnel pendant son séjour, tellement elle est d’actualité.
Il est malheureux qu’un domaine aussi fascinant que les SLD n’ait
pas été adopté avec le même enthousiasme que certains
autres domaines d’intérêt pour le médecin de famille
en formation, comme la psychiatrie ou les soins palliatifs.
Quelle qu’en soit la cause potentielle, les besoins physiques, fonctionnels
et émotionnels de ces patients arrivés au terme de leur vie sont
véritablement importants et il est essentiel qu’ils reçoivent
des soins médicaux de bonne qualité dans le contexte des SLD si
l’on veut offrir à cette population de patients une santé
et un fonctionnement optimaux.1 Une forte présence médicale dans
un établissement de SLD apporte une différence significative en
terme de soins, de continuité et du fonctionnement des équipes
orientées vers le bon fonctionnement du patient.
Avec le vieillissement de la population, les taux de placement en établissement
baisseront proportionnellement à la mise sur pied de programmes et de
services communautaires destinés aux personnes âgées dépendantes
et en perte d’autonomie. Il en résulte donc qu’on assiste
à un changement dans les divers types de patients nécessitant
des SLD. Le séjour des résidents des établissements de
SLD est maintenant plus court qu’il y a 10 ans, d’autant plus qu’ils
sont admis plus tardivement dans l’évolution de leur maladie. Ce
type de soins essentiels nécessite l’implication de médecins
possédant les connaissances, les habiletés et les attitudes appropriées.
Comment le médecin de famille de demain dispensera-t-il les soins appropriés
au bon endroit? Comment nos programmes de soins aux personnes âgées
élaborent-ils les SLD dans leur curriculum?
En 1992, un groupe de travail mandaté par le Comité conjoint
de formation postdoctorale du Collège des médecins de famille
du Canada et du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada2
a publié un rapport qui a à peine effleuré les foyers de
soins infirmiers ou les établissements de SLD. Dans leurs recommandations,
les visites dans les établissements de SLD font partie de la pratique
familiale et devraient donc être intégrées au stage longitudinal
en gériatrie… l’objectif d’utiliser ce type de formation
est d’enseigner au résident les habiletés d’évaluation
et de traitement gériatriques en s’impliquant dans la santé
et dans l’évaluation des niveaux de SLD des différentes
provinces. Le curriculum doit devenir plus explicite sur les façons d’inclure
les SLD dans la formation des résidents.
C’est dans ce contexte que l’occasion s’est présentée
de ramener les SLD auprès de nos résidents de médecine
familiale. L’enseignement formel des SLD semblait absent autant au niveau
prédoctoral que postdoctoral à l’Université de Calgary.
Des discussions eurent donc lieu en 2000 avec le directeur du Programme de soins
aux personnes âgées à l’Université de Calgary
afin de mettre sur pied un cours d’introduction aux SLD. On a identifié
un besoin et on a procédé à l’élaboration
d’un programme de base qui couvrirait les éléments essentiels
des soins cliniques. Les résidents recevraient mensuellement pendant
leur mois de gériatrie quatre sessions de deux heures dans un établissement
de SLD sous la responsabilité du directeur médical.
Malgré l’absence relative de formalités, les sessions couvraient
les principes de base des soins, les grands noms des soins gériatriques,
la prise en charge des flambées de maladies, le processus d’admission
dans les établissements de SLD, la démence, ainsi que le formulaire
et la gestion des médicaments.
La première session est habituellement consacrée à introduire
les résidents aux SLD et leur place dans le système de soins de
santé et la médecine familiale. Au départ, on insiste sur
un concept fondamental, à savoir la notion d’un système
centré sur le patient qui, graduellement, devient prééminent
sur les soins infirmiers et sur les systèmes orientés sur le processus
dans la plupart des établissements. Le patient (et non pas le dispensateur)
se retrouve ainsi au centre de toutes les activités, quel que soit son
niveau de cognition. Sous forme de pré-test, on distribue une série
de questions qui contribuent à identifier les domaines d’intérêt
et les faiblesses. Jusqu’à maintenant, le résultat moyen
du résident fut de 61 %.
Les résidents participent à des conférences basées
sur des cas qui ont pour objectif l’amélioration de la qualité;
c’est le personnel de l’établissement de SLD qui prépare
le cas pour la discussion. Ces conférences se tiennent une fois par mois
à trois sites différents sous la présidence du directeur
médical. Il est typique de présenter un patient dont les soins
sont problématiques, p. ex. comportement difficile, diabète insulinodépendant,
ou soins palliatifs. On encourage les résidents à participer à
l’identification des stratégies et des solutions potentielles à
la meilleure pratique. C’est une bonne occasion d’être présenté
aux autres membres de l’équipe et d’être témoin
de l’interaction de l’équipe pour solutionner un problème.
Les autres sessions sont réservées aux rencontres avec les principaux
membres de l’équipe, à la révision des pratiques
courantes et des responsabilités des membres de l’équipe
dans le centre, ainsi qu’aux entrevues et à l’examen des
patients. Une session est consacrée à une tournée d’un
nouvel établissement afin de montrer le contraste entre un édifice
plus traditionnel et un centre de soins ultramoderne. On encourage également
les résidents à s’abonner pendant ce mois au serveur de
listes des SLD.
On reconnaît que, à l’exception d’une relation longitudinale
formelle, un programme d’une si courte durée ne peut que soulever
le voile de ce qui peut s’avérer être un système très
complexe et en continuelle évolution. Nous avons toutefois le sentiment
qu’il s’agit d’un pas significatif en avant dans l’éducation
des médecins pour élargir et approfondir les connaissances, les
habiletés et les attitudes de nos résidents, et peut-être
pour un renouvellement des attitudes à l’égard des soins
médicaux dispensés aux patients en établissement.
- Guidelines for medical care in Long Term care facilities Canadian Family
Physician vol40 July 1994.
- Rapport du Groupe de travail du Collège des médecins de famille
du Canada et du Collège royal des médecins et chirurgiens du
Canada au Comité conjoint de la formation postdoctorale sur les soins
aux personnes âgées, 1992.
|
Buts
A. Comprendre l’environnement particulier des soins dispensés
aux personnes âgées placées en établissement,
son administration, son imputabilité et l’accès aux
programmes et aux services.
B. Comprendre les différents besoins médicaux et professionnels
des patients et des résidents.
C. Apprendre que les différentes formes de démence constituent
les groupes de maladies prédominantes dans les soins dispensés
en établissement.
D. Apprendre les orientations futures des soins de longue durée
en dehors des établissements vers des soins dispensés dans
la communauté.
E. Faire de la continuité des soins un élément essentiel
du curriculum de base de tous les résidents en médecine
familiale.
|
Soins à domicile : une composante intégrale
de la formation en médecine familiale
Maureen Rappaport, MD, CCFP, Professeur adjoint de médicine familiale,
Université McGill
À
titre de directrice du programme des soins à domicile et des soins palliatifs
à domicile au Centre de médecine familiale du centre hospitalier
Saint-Mary, l’enseignement et la promotion des soins à domicile
auprès des médecins de famille (autant les résidents que
les médecins membres du personnel) ne sont pas faciles et demeurent un
défi continu. Tout au long de l’élaboration de ce programme,
mes objectifs ont fait appel au processus de l’apprentissage basé
sur des données probantes, aux soins à domicile avant-gardistes
et au développement de nouvelles méthodologies d’enseignement,
allant de l’éducation clinique pratique aux exercices narratifs
basés sur la réflexion. Cet article expose les grandes lignes
de l’organisation du programme d’enseignement des soins à
domicile au centre hospitalier Saint-Mary et servira d’introduction à
l’atelier que j’animerai dans le cadre du Forum 2002 en médecine
familiale à Montréal.
Le programme d’enseignement des soins à domicile du Centre
de médecine familiale du centre hospitalier Saint-Mary
Le Centre de médecine familiale du centre hospitalier Saint-Mary est
la plus grande des trois unités d’enseignement de la médecine
familiale affiliées à l’Université McGill de Montréal.
L’unité est adjacente au centre hospitalier Saint-Mary, un hôpital
communautaire de 200 lits impliqué dans l’enseignement et situé
dans le quartier le plus multiethnique de la ville. Notre clinique de médecine
familiale dessert une vaste population de personnes âgées souffrant
de problèmes médicaux multiples et complexes.
À l’Unité de médecine familiale du Saint-Mary, chaque
résident se voit assigner deux patients qu’il suivra à domicile
pendant ses deux années de formation. Dans la réalité,
nous sommes limités par la géographie et la disponibilité
des médecins. Le fait de limiter géographiquement les déplacements
de nos résidents s’est avéré la clé du succès
de la gestion des visites. Présentement, nous avons 30 résidents
et huit médecins à temps plein. Plusieurs médecins de l’hôpital
font des visites à domicile, mais seulement quatre médecins sont
identifiés comme médecins impliqués dans les soins à
domicile avec un rôle actif dans la pratique et l’enseignement des
soins à domicile.
Nous avons établi quatre catégories distinctes pour nos visites
à domicile :
- Évaluations gériatriques
- Visites préventives
- Soins d’urgence
- Soins palliatifs
1. La visite d’évaluation gériatrique
Lorsque les patients sont bien connus de la pratique, une partie de l’information
sera déjà consignée au dossier. Toutefois, certains aspects
sont uniques à la visite à domicile et nous insistons auprès
de nos résidents pour qu’ils procèdent aux évaluations
suivantes :
- Évaluation fonctionnelle
- Évaluation psychiatrique
- Évaluation de l’environnement du domicile
- Évaluation psychosociale (dynamique familiale)
- Évaluation médicale
- Évaluation nutritionnelle
- Testament biologique
L’une des étapes essentielles de la visite initiale est d’identifier
les ressources communautaires dont pourrait bénéficier le patient
et qui seraient utiles au médecin pour obtenir toute l’information
lui permettant d’effectuer une évaluation globale. Il est important
de dire aux résidents qu’une évaluation complète
peut nécessiter plusieurs visites.
2. Visite préventive ou visite de suivi
Il existe peu de lignes directrices pour l’examen médical périodique
de la personne âgée en perte d’autonomie qui présente
souvent des problèmes médicaux et éthiques complexes. Les
discussions de cas devraient se concentrer sur les syndromes gériatriques
courants et insister sur une prise en charge basée sur les meilleures
preuves disponibles dans le respect des caractéristiques du patient,
ses désirs, sa qualité de vie et son espérance de vie.
Nous insistons auprès de nos résidents sur l’importance
d’une revue de la médication lors de chacune des visites gériatriques.
Les risques et les avantages de chaque médicament doivent être
analysés dans le contexte des besoins du patient et du médecin.
Pour cette population, il est également important de passer en revue
les vaccins.
3. Visite d’urgence
Il est rare que les visites d’urgence, en général pour des
problèmes plus ou moins aigus, nécessitent une intervention immédiate.
Le rôle du triage à plusieurs niveaux est important, y compris
celui des infirmières du centre de médecine familiale, des infirmières
en santé communautaire de la localité, des résidents et
des médecins. Nous insistons auprès de nos résidents sur
l’importance de l’utilisation appropriée de l’évaluation
téléphonique qui peut souvent se substituer à une visite
à domicile. À notre centre, les soins d’urgence font toujours
l’objet d’une discussion avec un médecin de l’équipe
avant que le résident décide d’envoyer le patient au service
des urgences. Malheureusement, la recherche nous démontre systématiquement
que les décisions cliniques des résidents sont souvent basées
sur ce qui est le plus expéditif pour le résident. Une visite
inopportune au service des urgences peut contribuer fortement à accroître
la morbidité chez une personne âgée en perte d’autonomie.
Idéalement, les objectifs du traitement devraient être discutés
lors des visites de routine. Nous proposons aux résidents de discuter
des aspects suivants avec le patient et/ou sa famille : 1) progression potentielle
de la maladie et l’anticipation de problèmes aigus; 2) directives
préalables concernant l’intensité des traitements, p. ex.
le moment de transférer le patient pour des soins hospitaliers; 3) attentes
réalistes concernant le résultat des soins lorsque ceux-ci sont
dispensés à domicile. Présentement, la plupart des soins
à domicile urgents sont dispensés par les médecins de l’équipe.
L’un de nos défis est de capitaliser sur les bonnes occasions d’enseignement
pour nos étudiants tout en dispensant une excellente qualité de
soins et en jonglant avec le manque de personnel et la faible disponibilité
des résidents à cause des horaires chargés. Un autre défi
est celui de motiver d’autres médecins membres du personnel, dont
le temps est déjà étiré à la limite, à
joindre les médecins déjà impliqués à intégrer
les soins à domicile comme composante normative de leur pratique.
Visites pour soins palliatifs à domicile
Pendant la période de trois mois où nos résidents sont
à temps plein à la clinique de médecine familiale, l’expérience
des soins palliatifs à domicile offre aux résidents une occasion
unique et enrichissante de dispenser des soins à domicile à des
patients gravement malades. Ce contexte de soins palliatifs aigus permet d’apprendre
de nombreuses nouvelles habiletés comme certaines techniques à
domicile (p. ex. paracentèse à domicile), connaissances entourant
la pharmacologie des soins palliatifs à domicile, ainsi que le jugement
clinique éthique (dire la vérité, consentement mieux éclairé,
capacité décisionnelle spécifique). Les soins à
domicile exposent également les étudiants à des soins de
fin de vie pour des maladies autres que le cancer, p. ex. démence, insuffisance
rénale terminale, etc. et leur offre le temps et l’occasion de
dispenser à tous leurs patients des soins centrés sur le patient.
Compétences
Dans notre programme de soins palliatifs et de soins à domicile, nous
espérons que nos résidents apprendront de nouvelles attitudes,
habiletés et connaissances à partir des expériences d’apprentissage
que nous leur offrons. Voici une liste de ces compétences :
ATTITUDES
- Reconnaître les besoins spéciaux des patients et des familles
qui font l’objet de soins à domicile.
- Reconnaître le besoin du patient de savoir que le médecin ou
son substitut est accessible dans des moments de crise.
- Comprendre que le TRAVAIL D’ÉQUIPE est l’aspect LE PLUS
IMPORTANT des soins à domicile.
- Comprendre l’importance de la planification du congé hospitalier.
- Respecter le jugement et la confiance des autres membres de l’équipe
multidisciplinaire, y compris les aidants de la famille.
- Comprendre le pouvoir de la relation à valeur curative dans les situations
de chronicité, de maladie terminale ou lorsque la vie est en danger.
HABILETÉS
- Savoir comment effectuer l’évaluation fonctionnelle d’un
patient à domicile.
- Savoir comment effectuer une évaluation cognitive.
- Effectuer un examen médical complet et élaborer un diagnostic
différentiel sans recourir à la technologie de pointe.
- Évaluer l’état émotionnel d’un patient et
de sa famille dans un contexte de perte d’autonomie ou de fin de vie.
Évaluer la fonction familiale.
- Procéder aux interventions médicales appropriées aux
soins à domicile.
- Comprendre la complexité de la problématique médicale
et éthique.
- Effectuer les évaluations téléphoniques appropriées.
- Reconnaître que les habiletés de bâtir une équipe
sont essentielles.
- Développer un jugement clinique, p. ex. quand transférer à
l’hôpital ou à l’urgence.
- Comprendre comment diriger le système de soins à domicile.
CONNAISSANCES
- Avoir une bonne connaissance des ressources communautaires, y compris les
services de soins à domicile de la localité et les autres professionnels
de la santé.
- Connaître la disponibilité de la technologie à domicile,
p. ex. oxygène, ECG, appareil Doppler
- Comprendre les aspects médicaux des problèmes chroniques et
de fin de vie.
- Connaître la pharmacologie reliée aux soins à domicile
et aux soins palliatifs.
Conclusion
L’apprentissage, la pratique et l’enseignement des soins à
domicile et des soins palliatifs à domicile font appel non seulement
à la science mais également à la création et à
l’art. Avant l’apparition des hôpitaux, les médecins
visitaient toujours les malades et les mourants à leurs domiciles; il
est ironique aujourd’hui que cette pratique soit devenue l’exception.
Entrer dans la maison d’un patient au terme de sa vie peut s’avérer
une expérience marquante pour le médecin. Mes patients ont été
forts, courageux, en colère, aigris, drôles et tristes et m’ont
beaucoup appris sur la nature humaine – la leur et la mienne. L’enseignement
des soins à domicile et des soins palliatifs à domicile offre
à nos résidents de médecine familiale une merveilleuse
occasion d’apprentissage, occasion sur laquelle on devrait capitaliser
aujourd’hui dans nos programmes de résidence.
Continu >>
|