Voyage au Royaume du Dahomey

2010
Bahig, Sami

1. Exposé du cas clinique : La situation est vécue dans la périphérie de Dassa, petite ville dans le Benin, en Afrique de l’ouest, à 3 heures de route de la capitale Cotonou, soit au fin fond de la Brousse du royaume du Dahomey. Première rencontre avec mon premier patient depuis mon arrivée au Benin: Monsieur G., âgé de 64 ans est hospitalisé depuis 10 jours dans un petit dispensaire tenu par une communauté de religieuses (africaines et canadiennes) spécialisées en soins infirmiers. Motif de l’hospitalisation : Monsieur G. est hospitalisé pour brulures de troisième degré sur les bras, le cou, le thorax suite à une tentative de suicide : immolation par le feu. Il s’était imbibé le corps et la peau avec de l’essence (Gaz), et s’est enflammé le corps .

Motif de la consultation : Examiner le patient qui doit quitter le dispensaire aujourd’hui .

Monsieur G. est père de 4 enfants en bas âge. Infirmier retraité (sans rémunération), il fait partie des cas démunis exceptionnellement hospitalisés sans frais .

Lors de son hospitalisation et durant son séjour, il n’a rencontré aucun médecin et ses soins sont assurés par l’équipe des infirmières qui l’ont mis sous antibiotiques, nettoyage de ses plaies, changement de pansements et analgésie au besoin .

Le patient n’a aucun dossier médical et sans ATCD médicaux, psychiatriques, chirurgicales. (N’a jamais pris de médicaments avant cette hospitalisation) .

Pas de consommation d’alcool ni de drogues ou de plantes médicinales locales .

Problèmes financiers depuis sa retraite (difficultés à nourrir ses enfants). N’arrive plus à assumer son rôle de père pourvoyeur. Pauvreté excessive. Ses besoins de base et ceux de sa famille non assurés. Insécurité totale .

A l’examen physique, il est très souffrant, il tente souvent de pleurer mais juste gémissements. Contact facile, confiant et coopérant, il me raconte l’histoire de sa maladie et les conditions de sa vie depuis sa retraite. « Je me suis brûlé, je voulais en finir avec la vie », Les brulures s’étendent à tout le visage, aux oreilles, les pavillons des oreilles sont à moitié nécrosés, les conduits auditifs sont épargnés, il n’y a pas d’évidence d’atteinte oro-pharyngée. Brûlures et Inflammation jusqu’au au niveau de la peau des bras, des jambes et du thorax, sans atteinte musculaire .

La douleur de ses bras est si intense qu’il ne peut pas se mobiliser, et depuis 10 jours il a déjà perdu une certaine masse musculaire .

Sur le plan mental, bon contact avec réalité, pas de problème d’orientation, importance des symptômes dépressifs mais aucun élément psychotique. Juste une croyance culturelle : « je me demande si un Vaudou ne m’a pas jeté un sort » .

Après mon anamnèse complète, je diagnostique donc des brûlures sévères du troisième degré, ainsi qu’une Dépression Majeure avec risque suicidaire .

Conclusion : Impossible de signer son congé, sa sortie du dispensaire. Proposer la prolongation de son hospitalisation, compléter son traitement : antidépresseurs, analgésie plus forte, et débuter des exercices de réadaptation, tout en assurant surveillance et changement de ses pansements .

2. Dilemme éthique et solution avec soulagement pour moi, mon patient, sa fille et les autres… Une des religieuses sur place m’explique clairement qu’il avait eu sa part de soins gratuits et que sa sortie est prévue pour aujourd’hui. Elle me présente la fille de monsieur G. qui était venue pour l’accompagner à renter chez eux, en pleine brousse, loin de cette petite ville. Cette dernière me dit qu’elle était contente que « les médecins blancs du Canada soient ici » et que c’est une bénédiction pour soigner son père et le sauver. Ses yeux brillaient d’espoir. Le père aussi, malgré son état, semblait croire à ce que sa fille disait. Il fait un geste d’approbation .

Elle ajoute que son père avait 4 enfants à sa charge mais n’avait pas d’argent suffisamment pour vivre ou pour nourrir ses enfants alors comment se soigner. Depuis 10 jours, ce sont les religieuses qui le soignent mais il n’avait pas pu payer les frais quotidiens demandés aux autres patients .

Habituellement elles soignent les personnes qui peuvent payer leurs soins (à prix modique), mais il leur arrive parfois que faute d’argent, de médicaments ou de moyens elles accueillent chez elles des malades gratuitement pour les soigner, les accompagner dans leurs souffrances et souvent dans leur voyage ou passage vers la mort .

Je suis allé rencontrer une religieuse pour discuter du cas, elle me dit dans ses mots : « même si on n’avait un arbre qui faisait pousser l’argent, ici l’arbre finirait par sécher car les besoins sont beaucoup trop grands » .

Ainsi le patient n’avait pas d’argent, ni même sa famille, et les religieuses ne peuvent plus rien faire, elles disent avoir déjà fait l’impossible en l’hospitalisant exceptionnellement 10 jours. Il y a d’autres priorités même si l’équipe des médecins canadiens sont arrivés avec un stock de médicaments .

Je réalisais l’ampleur des problèmes qui s’annonçaient, tout en vivant un malaise que je n’arrivais pas à définir au début, une sorte de choc face à une autre réalité, Je me suis senti dépassé avec un sentiment d’impuissance envahissant .

Après avoir rencontré le patient, l’avoir examiné, je m’apprêtais à lui donner son diagnostic et son pronostic. Il était évident pour moi comme médecin-résident qui avait pris l’habitude de travailler dans un autre contexte, un autre pays avec des moyens et des ressources, que des suites allaient être données dans cette façon de fonctionner, une procédure évidente allait suivre avec les soins appropriés et le temps alloué. Je voyais cette situation comme inacceptable. Je me disais oui je sais que je suis en Afrique et qu’il n y avait pas de moyens comme au Canada mais ce patient avait besoin de rester encore au minimum une dizaine de jours au dispensaire, afin de pouvoir prendre soin de ses plaies, sans quoi le risque d’infection à domicile était beaucoup trop grand, sachant qu’il vivait dans la brousse, loin du dispensaire, et que sa famille, faute de moyens, soignerait ses plaies avec de la terre ou d’autres produits traditionnels. Le risque de morbidité et de mortalité devenait donc élevé sachant cela, d’autant plus qu’il était en Dépression Majeure sévère avec un risque suicidaire encore élevé .

Que devrais je faire dans cette situation, comme médecin j’ai fait tout mon possible, Diagnostic, Pronostic, traitement mais ce dernier est déjà insuffisant, incomplet en plus du fait que le patient est encore suicidaire. Il manque des ressources, un manque grave: on ne peut débuter un traitement antidépresseurs sans surveillance et puis il n y avait pas assez de médicaments. A quoi bon les débuter puis être obligé d’arrêter. Par ailleurs, je me suis renseigné sur le fait que le patient n’avait pas été traité au point de se rendre au passage à l’acte suicidaire. On me répondit qu’il y avait qu’un seul psychiatre à Cotonou, la capitale alors soigner une dépression est un luxe. En cas de maladie mentale avec danger (pour lui et pour les autres), on attache le patient à un arbre et dans les meilleurs des cas, on ne l’oublie pas et on lui donne à manger, s’il y a à manger. Je ne suis qu’à mon premier patient et déjà je suis complètement bouleversé par ce que je constate : une autre réalité médicale surtout pour les démunis. On m’explique qu’il y a une médecine pour ceux qui ont des moyens à Cotonou mais que le pays n’a pas assez de médecins et beaucoup de médecins quittent pour aller travailler surtout en France, dans de meilleures conditions. Juste un premier patient et me voila propulsé dans les limites de la pratique médicale au Benin (en dehors de la capitale) et l’inaccessibilité aux soins pour des raisons financières surtout .

Je reviens à mon patient et à sa fille qui m’attendent tout en pensant qu’à Montréal ce patient aurait été aux soins intensifs, hospitalisé, il aurait probablement été évalué par la chirurgie plastique pour évaluation pour greffe .

Et après plusieurs semaines d’hospitalisation, il aurait été suivi au moins à son CLSC et également en psychiatrie .

Que faire avec le dilemme que je vivais, un malaise auquel je n’étais pas encore préparé : accepter la fatalité, ne rien faire, me dire que je ne pouvais rien changer et aller dire au patient et à sa fille : «Bon retour à la maison», alors qu’il était encore gravement malade. « Moi je ne suis que de passage et je ne peux rien faire pour vous » ou faire quelque chose : le soigner pendant mon passage dans cette ville. (Je ne reste que quelques jours). Il a été pénible pour moi de constater que je ne pouvais rien faire. Alors j’ai eu l’idée d’aller voir la responsable du dispensaire et de lui exposer ma proposition : «y avait -il moyen de le garder le temps que j’étais encore là dans cette petite ville et j’allais m’occuper de lui tout en payant son séjour». Elle avait accepté mon compromis et je pense qu’elle avait deviné mon malaise .

Quel soulagement agréable lorsque je suis allé annoncer au patient et à sa fille qu’il restait encore quelques jours au dispensaire et que c’est moi qui allait m’occuper de lui jusqu’à mon prochain départ .

Je suis allé par la suite voir la pharmacie de Dassa, à une heure du dispensaire pour acheter des antidépresseurs à mon patient. Il n’y en avait pas. Pour alléger mon malaise et ma déception je me disais que c’est un problème sociétal bien plus que médical. J’ai trouvé une petite solution à mon dilemme en ayant un petit brin de satisfaction d’avoir fait ce que je pouvais selon mes moyens en fonction d’une réalité tout en étant conscient que cette personne aurait de biens meilleures chances de survivre en restant au dispensaire le plus possible que d’être congédiée prématurément .

Cette nuit là fût particulièrement longue et pénible pour moi car cette situation avait réveillé en moi toute une prise de conscience face aux injustices face à l’accès aux soins médicaux en fonction des moyens financiers. Je me suis dit que ma contribution par ce voyage et les médicaments que nous avons apportés est un geste, une petite goutte de bien dans un océan de misère, certes mais un océan est constitué de gouttes après tout. Je me suis endormi suite à ma résolution et ma prise de conscience: comment ajouter une autre goutte, tenter de payer plus pour lui assurer plus de jours d’hospitalisation à mon patient, m’impliquer directement ou indirectement dans toute cause pour l’accès aux soins aux plus démunis au Bénin ou même ailleurs y compris à Montréal. La misère humaine est partout mais ici, au Benin, elle frappe par son ampleur. C’était seulement mon premier patient, (et j’en ai vu d’autres patients sans argent ce même jour mais j’ai pu répondre à leurs besoins en soins) et il me fait vivre un sentiment d’impuissance (absence de soins pour les brulés, absence de soins psychiatrique dans ce pays) .

Ce jour là j’ai réussi à passer à travers ce dilemme éthique, Je ne suis pas responsable des inégalités socio-économiques, et je ne pourrai jamais tout seul faire changer les choses. Toutefois, je m’assurerai toujours de faire ma modeste part pour les plus vulnérables, les plus démunis. Elle pourrait être significative pour moi et pour les personnes bénéficiaires.

Ce Jour là j’ai également consolidé pourquoi j’ai choisi le métier de médecin, c’était pour contribuer à aider les êtres humains, à contribuer à soulager leurs souffrances physiques et mentales, mais j’ai également réalisé que contribuer sur le plan financier (directement ou indirectement) envers les malades nécessiteux et les démunis, dans la limite de mes moyens, et surtout dans le respect de l’éthique est également important. J’ai alors bien compris que les principes d’Universalité et d’accessibilité des soins ne sont malheureusement pas respectés dans certains pays comme le Bénin, et probablement dans d’autres pays .

3. A la place de la responsable du dispensaire : Je crois qu’une des personnes qui était le plus soulagée dans le choix de ma solution face à mon dilemme, c’était la religieuse responsable de l’équipe des soins, sœur Lorette. En fait, à la voir prendre une décision comme celle de congédier monsieur G alors qu’il avait besoin de soins, on ne peut s’empêcher de penser « qu’elle est devenue insensible à la souffrance des gens ». En fait, elle avait vécu un dilemme semblable et elle en vivait d’ailleurs quotidiennement, mais faute de moyens, elle devait en congédier régulièrement, même parfois des gens très malades .

Lorsque je lui avais proposé ma solution pour quelques jours, elle m’avait dit :« il est difficile d’évaluer qui est prioritaire et vous me comprendriez si vous restez un peu plus dans ce pays. Merci de m’avoir aidé à reporter ma décision à dépasser mon propre dilemme. Quelques jours ca semble rien mais ca peut faire toute une différence au niveau de sa santé.» 

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