La Traversée

2008
Leblanc, Isabelle

Je la connaissais depuis peu.

Référée par une collègue. « Elle est en santé, elle a juste besoin de son test pap à tous les ans. »

Si je ne l'avais rencontré dans un contexte autre que celui de patient-médecin, elle serait probablement devenue une amie. Brillante, un peu frondeuse, cultivée, expressive. Enjouée. Au début, au moins.

La première visite « juste pour le pap » fut suivie d'une visite pour discuter d'insomnie. Puis une autre visite, pour des palpitations. Puis une autre visite, pour une perte d'appétit. Puis une autre, pour une fatigue débilitante. Il a fallu au moins cinq visites avant que l'on accepte d'appeler un chat un chat et une dépression, une dépression. Car ce n'était pas la première, ni même la deuxième. Si on nommait et traitait la dépression, et que l'on suivait les lignes directrices, on s'engagerait probablement sur une pharmacothérapie à vie. « Pharmacothérapie à vie », mots cliniques et détachés.

« Prendre des antidépressants tous les jours, toute la vie », mots chargés pour une jeune femme de 25 ans à l'orée de sa vie.

Après discussion, il fut décidé de débuter par des es traitements non-pharmacologiques. Le yoga, le millepertuis, la luminothérapie, la psychothérapie, un court congé de travail. L'espoir renaît, on prépare un plan d'attaque.

Elle revint, et je la reconnu à peine. Elle n'était que l'ombre d'elle-même, marchait très lentement, le regard perdu. Elle sursautait au moindre bruit, parlait si lentement qu'il était difficile de porter attention à ce qu'elle disait sans s'endormir. Elle-même ne dormait plus. Même plus la force d'avoir peur de prendre des médicaments pour toujours. Même pas la force d'imaginer demain. On s'entend sur un début de pharmacothérapie, avec un suivi serré,

Le traitement ne marchait pas. Elle était envahie d'idées noires. L'ambiance s'alourdissait dès qu'elle entrait dans mon bureau. Pas assez d'énergie pour aller voir son psychologue. Le sport, n'y pensons même pas. La mémoire flanche, on oublie les médicaments. Impossible de travailler. Impossible d'imaginer qu'un jour elle serait mieux. Des boîtes compètes de mouchoirs mouillés de larmes inexplicables. On augmente la dose, on organise un suivi téléphonique, demande permission de parler a ses proches pour s'assurer qu'elle soit bien entourée, on vérifie qu'elle sache quoi faire si les idées noires deviennent des idées suicidaires.

Les choses ne s'étaient pas empirées. Elle se traînait toujours, mais arrivait à répondre aux questions sans perdre le fil de la conversation. Elle était coiffée, un peu maquillée. Arrivait à s'inquiéter de ce qui se passerait au travail, retrouvait l'appétit. Six semaines pile après le début du traitement. Ponctuelle. Comme toujours.

Le traitement commence à fonctionner. Je l'ai surprise à sourire en me parlant. Un an s'était écoulé depuis notre première rencontre, et elle remarque elle-même qu'il est temps que l'on refasse son test pap. Elle arrivait à se concentrer, à penser au futur. À prévoir un voyage avec des copines du bureau. À San Francisco. Sa semaine est maintenant composée de « bon jours », elle en a très rarement des mauvais.

Elle revient de voyage. Elle a changé. Ne me semble pas déprimée, mais pourtant plus pensive que la rencontre précédente.

- « Comment s 'est passé le voyage à San Francisco? »

- « C'était une erreur»

- « Pourquoï » Je pense à un retour d'insomnie avec le décalage horaire, à des

difficultés relationnelles avec ses compagnes de voyages. A une grande fatigue chez quelqu'un de fragile.

-« J'étais dans un autobus touristique qui m'a laissée d'un côté du Golden Gate, et qui venait nous reprendre de l'autre quelques heures après. Je m'engageais sur le pont. La
tristesse m'envahit. La peur, aussi. L'envie d'en finir. J'ai marché quelques mètres, me suis arrêtée. Ai regardé en bas. Le vide m'attirait. J'ai décidé d'en finir. »

- « Vraiment? Et qu'est-ce qui vous a arrêté?»

- « Je marchais, je cherchais un endroit où sauter, à l'abri des caméras vidéos. Je
marchais, et j'entendais des pas résonner derrière moi, au même rythme que les miens. Je me suis arrêtée. Ils se sont arrêtés. J'ai regardé derrière; un homme en complet et imper parlait sur son cellulaire. Il ne s'est pas interrompu, ne m'a pas regardé. Il s'est juste arrêté. J'ai continué a marcher un peu plus loin. Ai trouvé l'endroit idéal où sauter. Me suis arrêtée. Les pas derrière moi se sont arrêtés. Pas de regard, pas de contact. Seulement un arrêt, au bon moment. Il était là. Il m'a suivi durant toute la traversée. À chacun de mes arrêts, il s'est arrêté, toujours avec son cellulaire. Quand j'ai débarqué du tablier du pont, il a fait demi-tour. Nos regards ne se sont jamais croisés. Mais il était là. »

Je frissonnai. L'écoutai, fascinée par ses mots. Horrifiée, aussi, bien que la voir devant moi me rassurait sur la fin de l'histoire.

Je rentrai à la maison. À la télé, on jouait le documentaire « The Bridge », sur le suicides au Golden Gate ..

J'ai éteins la télé.

J'ai pris mon stylo .

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