L'histoire de 2 fous et 1 muse

2008
Ladouceur, Roger

Cher Robert,

Lorsque je serai vieux et malade, m'aideras-tu à mourir dignement? Lorsque je n'en pourrai plus, m'aideras-tu à quitter ce monde doucement?

Toutes ces années pendant lesquelles nous avons travaillé ensemble, j'en ai tellement vu. Puisse le CIEL me préserver d'une mort interminable ; alité, incontinent, dément et ... béat. Songe à cette dame que nous avons admise cette semaine, souffrant d'un cancer du rectum et qui n'avait plus d'anus, seulement un immense cratère purulent et nauséabond qui la faisait atrocement souffrir. Est-ce vraiment de cette manière que tu souhaites quitter ce monde?

Ne crois pas que je sois déprimé pour te faire une telle demande ! J'aime tellement la vie. Le vent dans mes cheveux, le soleil sur ma peau et le goût de l'eau. J'aime écouter Léonard Cohen un verre à la main, rire et danser. J'aime la sensation du corps.. .

Ne me réponds pas que tu veilleras à ce que je ne souffre point ! Ce n'est pas ce dont il est question ici. Je parle de la souffrance associée à la vie qui s'étiole et qui s'en va. Chaque jour plus faible, plus maigre, plus fatigué, plus mort en quelque sorte! Pourquoi sommes-nous si enclins à soulager la douleur physique mais si farouches à comprendre la souffrance associée à la fin de la vie?

N'opine pas que notre société condamne l'euthanasie ! Où sont-ils tous ces gens et tous ces juges qui s'objectent lorsque les leurs meurent? En as-tu vu beaucoup s'occuper de leurs proches rendus à l'agonie ? A peine 10% des nôtres meurent à domicile. Trop occupés. Le travail. Les enfants. Bien plus facile de condamner l'euthanasie et placer ses mourants en institution que de s'en occuper. La Mort dérange, n'est-ce pas ? Parlant d'euthanasie, es-tu sûr que les savants cocktails que tu me prescriras pour soulager ma détresse terminale n'hâteront pas le processus qui te rebute tant? La scopolamine prétendument pour diminuer mes sécrétions pulmonaires sera certainement fatale à mon coeur, soudainement devenu tachycarde. Et l'Ativan® ou l'Haldol® pour calmer mon agitation contribueront certainement à la survenue d'embolies ou de surinfections pulmonaires terminales. Es-tu vraiment convaincu que tu ne seras pas alors entrain de pratiquer ce qu'on appelle de l'euthanasie lente (slow euthanasia)? Une petite poussée vers l'au-delà, en quelque sorte!

Pourquoi alors ne me la donnerais-tu pas cette poussée lorsque je te le demanderai? Pourquoi faut-il attendre la fin du chemin de croix alors que je serai déjà mort? Pourquoi pas à la troisième station, à la septième voire même à la onzième et que je te dirai : (( Robert, je ne suis plus capable, aide-moi »?

Quand j'étais petit, nous avions l'habitude lorsque nous nous chamaillions d'utiliser un code explicite pour mettre fin à nos souffrances : il suffisait de dire (( chut ! » et l'agresseur lâchait prise. Dans la vie, il existe plein de codes de résignations explicites, comme le mot « pitié », le drapeau blanc brandi. Pourquoi face à la mort devenue intolérable n'existe-il aucune solution?

On achève bien les chevaux, n'est-ce pas ? Me rendras-tu ce service, si je te le demande?

Ton ami Roger

Cher Roger, Suivre mon père … si on m'avait demandé de suivre mon père … L'enfer. Jamais ! Suivre un ami? ... Peut-être … Mais je ne fais jamais ce travail seul. En soins palliatifs, j'en serais incapable. Encore moins pour un ami. Car pour bien faire ce travail, il faut s'engager et l'engagement est si intense que je ne peux l'assumer seul. Si je te dis oui, c'est avec mon équipe. Ils m'aideront.

Roger! Toi, médecin, homme fier et indépendant, rappelle-toi. Que nous reste-t-il quand on a tout perdu? Quand on est trop faible pour se faire entendre. Quand on est entouré de détenteurs de vérités! De décideurs-pour-nous! Une amoureuse? Un fils? Une fille? Qui veilleront férocement à ce que tu sois protégé et respecté? Un docteur qui comprend cette détresse et qui est prêt à la porter avec toi et ceux qui t'aime? Qui sait que … si tu dis que tu as mal, c'est que tu as mal. Qui ne va pas tatawiner pour soulager. Qui va t'écouter et agir.

L'emmerde Roger, c'est de suivre un ami! Malgré tout, je te dis oui. PARCE QUE JE NE SUIS PAS SEUL! Que je pourrai constamment me valider auprès de mon équipe. Je n'ai pas peur d'aborder avec toi les sujets les plus difficiles. Je ne crains pas de tout faire pour te soulager. En soins palliatifs, on parle d'intention thérapeutique. À ceux qui diront 'Ah-ha !, il le fait mourir!', je répondrai : 'dites moi comment faire mieux!'.

En fait, ce que je te souhaite ? Que tu puisses aller au bout de ta vie, comme on marche jusqu'à la pointe de l'île. C'est cela la véritable dignité de l'homme. Celle que nous nous sommes consentis comme humains. Certains dirons : 'c'est indigne, on ne fait pas cela à un c...!'. 'Halte. Suffis!', que je répondrai. 'Roger meurt. Cela ne vaut-il pas la peine de s'arrêter un moment?' 'Roger, nous sommes réunis en ton nom'. Cela est si rare dans une vie. Peut-on s'offrir cela? T'offrir cela? N'est-ce pas cela la dignité? Tenter de faire fi de nos propres sentiments d'impuissance et désirs de contrôle? J'ajusterai les médicaments et soutiendrai tes proches au meilleur de mes capacités et de celle de mes équipiers pendant qu'ils t'accompagneront. Et que la transformation s'opère! Que ce qui est trop souvent vécu comme une attente de la mort devienne un moment précieux, une chapelle ardente dans son plus beau sens: une veille, une garde d'honneur, un panégyrique.

Enfin, je te souhaite de mourir au bout de ta vie, après en avoir pris tout ce qu'elle pouvait te donner.

Je le souhaite à toi, mais aussi à tous nos patients.

Ton ami Robert

Cher Roger, cher Robert,
Humain, médecin, citoyen
Me permettras-tu?
Il n'y a ici que deux vérités: l'amour et la mort
La vie te prête un corps
La vie te prête du temps
Ton âme en dépôt
Prêt sur gage ... d'amour
À haut taux d'intérêt
Serais-tu indigne si tu n'étais plus jeune, productif et consommateur?
Aurais-tu peur de ce regard qu'on poserait sur toi ?
Pourquoi cette souffrance, serais-tu devenu gênant?
Serais-tu déjà mort de solitude?
Ou est l'amour pendant ta vie et ou est-il lorsque tu meurs?
Peux-tu aimer à la vitesse et à la puissance de ton dernier ordi?
Toi à qui la société se targue de donner une espérance de vie, tu te demandes si elle t'offre une espérance de mort?
Elle te veut vivre à toute vitesse et tu crois qu'elle voudrait bien te voir mourir aussi vite.

6 février 2009, Madame Nguyen, 84 ans, meurt dans le modeste triplex familial, d'un cancer. La
famille se cotise pour engager une infirmière vietnamienne. Elle meurt entourée des siens.
Madame Nguyen préparait encore les lunchs pour sa famille de travailleurs et écoliers, et elle
gardait les petits après l'école il y a à peine quelques semaines.

Croire en l'amour, c'est apprivoiser la maladie, la vieillesse et la mort.
Croire en l'amour, c'est l'espoir qu'on ne te demandera pas à mourir.

Et la grande prêteuse rend l'âme sur un gage généreux.

La muse

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