Un ange dansant

2012
McGee, Nancy

Il y a des rencontres qui nous marquent à jamais. Notre métier est somme toute un peu étrange. J'ai appris à assumer et à accepter les sentiments que je vis dans mon travail. Je suis médecin, certes, mais je suis avant tout une femme sensible qui nourrit son travail d'humanité. J'ai donc choisi, très tôt, de ne pas être «carapacée», de vibrer aussi un peu avec mes patients. Et de grandir chaque jour, un peu en parallèle , de leur vie.

En tant que médecin de famille qui fait de l'hospitalisation, du bureau, des soins palliatifs et de la gériatrie, je côtoie en effet de façon privilégiée les gens à des moments charnières de leur vie. J'ai vu des familles se séparer et se disputer devant moi et devant un parent dans le coma. On m'a confié des drames et des joies jamais dits à qui que ce soit. J'ai vu des vies et des rêves s'éteindre doucement. J'ai annoncé des diagnostics qui allaient changer du tout au tout des vies, des familles entières. J'ai prononcé surtout le mot démence, un mot horrible. J'ai constaté un nombre indéfini de décès. Oui, on s'y fait. On s'endurcit un peu. Il m'arrive encore de sentir une tristesse immense m'envahir devant un être humain dont je vois doucement les repères se dissoudre avec un Alzheimer débutant. Je frémis devant un soupçon de maladie dégénérative ou de cancer chez un patient trop jeune pour avoir vécu tous ses rêves.

Les événements ont beau être attendus, il reste que ces drames et ces morts, ces aveux, ces annonces marquent des vies. Et je le sais très bien. Mais le soir venu, je retourne à ma vie. Je redeviens une femme, maman de deux enfants en santé, une épouse, une amie et la fille de mes parents, heureusement bien en santé. Comme mes collègues, je ferme un petit tiroir pour continuer de vivre tout en gardant en moi ces vies rencontrées.

Parfois tout de même, devant un homme ou une femme que je connaissais depuis quelques années, je sens mes yeux se remplir. La démence, je la reconnais, mais encore, elle me fait peur. Toutefois, j'arrive à me ressaisir, à communiquer, je crois, l'espoir et la vie qui est là, encore. Je parle de petits bonheurs. Je sais que cette maladie, malgré sa cruauté, permet des moments si forts qu'elle peut briser autant que rapprocher des êtres.

Je suis donc devenue plus solide avec les années. Ma clientèle est surtout âgée, parfois même très âgée. Je ne fais pratiquement jamais de pédiatrie. J'ai quelques jeunes enfants, ceux de mes patients, une vingtaine tout au plus. Des enfants en santé et vifs. Certains auront des défis dans leur vie mais toujours, de l'espoir. Je n'arrive pas à me détacher des enfants malades et je vis trop de colère face aux bébés hypothéqués dès leur naissance par leur maman toxicomane. Probablement que ce contre-transfert est lié à mes propres problèmes antérieurs de fertilité. Quoi qu'il en soit, je reconnais mes limites et je ne fais donc pas trop de pédiatrie. Je ne me considère pas comme la mieux outillée pour faire de l'obstétrique non plus. Plusieurs de mes collègues ont une empathie et une vision moins teintée de jugement que moi et par conséquent, ils arrivent probablement à de meilleurs résultats.

Mais la vie et nos limites nous frappent parfois de plein fouet.

En juin dernier, alors que plusieurs de mes collègues quittaient pour les vacances, on m'a demandé de couvrir une garde à domicile pour une fin de vie. Je couvrais déjà la maison de soins palliatifs et le seul médecin qui couvrait les soins à domicile partait deux semaines pour un repos bien mérité. Je suis dans un petit milieu, en région éloignée, et nous tentons toujours de nous soutenir entre nous le plus possible.
Le médecin, devant ma bonne volonté d'aider, a toutefois tenu à me préciser rapidement la situation. Le patient en soins palliatifs avait trois ans et demi. Ses parents, très présents, avaient un souhait qui leur était très cher. Celui que leur petit garçon, qui avait vécu une grande partie de sa toute petite vie en centres hospitaliers, puisse décéder à la maison. Ils demandaient à ce qu'on constate le décès chez eux. Aucun pédiatre n'était disponible. Les soins à domicile étaient présents. Les parents très impliqués dans les soins.

La vie du petit ange, atteint d'un cancer récidivant, s'est terminée durant ma garde. Ne connaissant pas les parents et voulant faciliter mon arrivée chez eux, je me suis rendue à leur domicile en même temps que l'infirmière des soins à domicile. La maman était sur le balcon, le visage rougi, calme et entourée. Je me suis présentée, me sentant intruse et inappropriée. Le papa était à l'intérieur. Des photos du petit garçon étaient sur les murs. Un silence respectueux et serein régnait. J'ai fait deux ou trois pas dans la maison avant de voir le petit corps de l'enfant dans un lit, entouré de toutous et doudous... Un tout petit corps éteint. Une mort et une maladie cruelles pour lui et ses deux parents qui l'avaient vu se battre et souffrir la plus grande partie de sa vie. Qui en étaient rendus, le moins égoïstement du monde, à lui souhaiter une délivrance. Je les sentais si aimants et si résilients malgré leur peine immense palpable. Leur fils, étendu dans une chambre, était décédé, collé contre sa maman, dans une toute douce couverture. Sa maman qui l'avait mis au monde moins de quatre ans plus tôt.

J'aurais tant voulu être empathique mais solide... J'ai pleuré du début à la fin. Du premier pas à la signature du constat de décès. Les larmes, incontrôlables, sortaient comme un geyser. Je n'avais jamais pleuré devant un patient ou une famille et je ne me le pardonnais pas. Je me confondais en excuses, mortifiée de voir les parents me rassurer. Je voulais me ressaisir, reprendre le rôle qui me revenait. L'aidante.

Je leur ai demandé de me montrer quelques photos de leur fils. Ils ont sorti photos et vidéos de ce petit homme malade, mais vivant, souriant, dansant et se trémoussant sur de la musique. Mes larmes ont cessé doucement et je savais très bien que les leurs couleraient encore longtemps. J'ai ressenti une grande colère contre la vie. Je réussis à trouver un sens dans pratiquement tous les décès que je vois. PAS CELUI LÀ.

Je ne les ai jamais revus ces parents si bons. J'ai réussi à mettre quelques images vivantes de l'enfant dans ma mémoire mais l'image de sa fin me hante encore de temps à autre. Et bien franchement, je sais que je le porterai en moi toujours. Un ange dansant.

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