Une double leçon de courage

2012
Lessard, Andrea

Ce samedi là, je commençai ma tournée au 2e étage de l’hôpital. J’étais alors résidente. Depuis bientôt 3 mois, à chaque garde, je retrouvais monsieur Martel de plus en plus affaibli. Sa lutte contre son cancer du pharynx, qui l’avait amené jusqu’à la trachéotomie, se poursuivait. L’alimentation était pénible et les douleurs difficiles à contrôler. Son moral se faisait bas, mais la famille gardait espoir en regard des paroles optimistes de l’otorhinolaryngologiste. Ce matin là, sa fille de 18 ans était au chevet. Patiente et attentionnée, elle l’aidait à faire sa toilette. Assise au poste des infirmières, j’entendis tout à coup un appel à l’aide. D’un pas rapide, je me rendis à l’origine des cris. Les murs de la salle de bain étaient couverts de sang. En relevant monsieur Martel pour l’asseoir dans un fauteuil roulant, je constatai qu’une série de jets de sang pulsatifs s’échappait par sa trachéotomie, sa seule façon de respirer. Le cancer avait érodé sa carotide. Succion, oxygène, voie veineuse et moniteur se succédèrent en attente du retour d’appel de l’otorhinolaryngologiste de garde. Les directives au dossier étaient claires : pas de réanimation cardio-vasculaire. L’otorhinolaryngologiste rappela. Effectuant une garde régionale, il ne pouvait se rendre sur place dans un délai raisonnable. Même s’il allait tenter de trouver rapidement un collègue plus près, le pronostic était sombre. Ma patronne étant venue me prêter main forte au chevet, j’allai retrouver la fille de monsieur Martel dans une pièce adjacente. Sa mère n’étant toujours pas arrivée, elle était seule, en pleurs. Je l’informai de la situation précaire de son père et spécifia son désir de non-réanimation. Son incompréhension se manifesta par une intense colère. L’otorhinolaryngologiste leur avait pourtant dit que la radiothérapie fonctionnait ! Il était hors de question de « laisser mourir » son père ! Elle se rendit auprès de lui. En le voyant, mes explications semblèrent prendre un sens. Son père, pourtant si jeune, allait mourir. Il était faible, amaigri et fatigué d’avoir tant lutté. Son regard était celui d’un homme résigné, souhaitant voir finir ses souffrances. Avec un courage surhumain, elle lui prit la main, le regarda dans les yeux et lui dit : « Je t’aime papa. Ça va bien aller. ». Monsieur Martel quitta ensuite vers le bloc opératoire où il mourut quelques minutes plus tard. Ce samedi là, j’ai appris au-delà du médical; j’ai reçu une double leçon de courage. Le courage d’un homme qui s’est longuement battu pour sa vie, mettant sa souffrance de côté pour ne pas abandonner sa famille; le courage d’une jeune femme qui, à peine arrivé à l’âge adulte, a su mettre son désarroi et ses propres intérêts de côté pour accompagner son père dans ses derniers instants de vie. Ce matin là, j’ai compris l’importance du mot « famille » dans le nom « médecin de famille ».

Theme: Death and Dying | Décès et le mourir
Theme: Family | Famille

Stories in Family Medicine | Récits en médecine familiale [Internet] Mississauga ON: College of Family Physicians of Canada. 2008 --.

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