25 ans en quelques mots

2013
Brisson, Michel

D’abord, ma famille…

Le désir de transmettre la vie, de se prolonger dans une descendance devient une évidence, une certitude…

Heureuse nouvelle!  Enfin, le test de grossesse est positif. 

Nous l’attendions cette bonne nouvelle depuis près de quinze mois.  Quel sentiment de fierté, quelle manifestation de puissance peut-on voir par l’union de ces deux petites gamètes.  Cet embryon, ce fœtus qui envahit le bassin.  Il progresse lentement mais sûrement avec tous ses constituants, nous l’espérons.

Les accouchements se font naturels, non sans douleurs toutefois.

D’abord Claudia, Anne-Sarah, Marie-Hélène, Jean-Mathieu, Élisabeth et Gabriel… six beaux enfants.

Deux par contre sont atteints d’une acidose métabolique d’origine mitochondriale, une  maladie orpheline, une rareté nous dit-on!  Gardez espoir et faisons un suivi serré nous dit-on encore!

Quel combat, quelle précarité.. Élisabeth et Jean-Mathieu sont des combattants.

Ils meurent… dignement à l’âge de 9 et 14 ans.

Quel abandon… cette vie qui meurt… où aller puiser cette force?  Cet esprit?

Une vie professionnelle qui progresse…

Affluence de femmes enceintes au fil du temps, les ventres croissent, la vie s’installe… projet de couples, de familles, sous l’inspiration de l’abandon (dans l’inconnu), ceux-ci s’ouvrent à la vie, l’esprit de famille s’installe.

Ces réalités, une à une, j’apprends à les connaître. Une famille est née, une autre bientôt va naître.

Promesse de vie future, mon regard les observe, moments parfois difficiles et tragiques mais toujours foi en la vie, je conserve…

La vie est souvent plus forte que tout… cela conduit parfois à une conception inattendue.

Angoisse issue de cette annonce.  Y a-t-il beaucoup de choix qui s’offrent?

Le garder? 

Non, jamais, c’est impossible!  Que va-t-on dire?  Mes parents, ma famille… Que sera ma vie?  Moi, fille-mère?  Moi, monoparentale? 

Quelques-unes oseront défier le raisonnable, l’accoucher!  Le donner?  Ça va être trop dur, qui pourra m’aider, où sont les ressources pour ça?

L’avorter?

Souvent ce choix devient le seul acceptable, pensent-ils!

Liberté légitime de la femme?  Du couple?

Que deviennent ces âmes jamais connues.

Tout en étant des « dérangements », s’ils naissaient, seraient-ils les « réparateurs » de nos déséquilibres?

Seraint-ils une force pour nos faiblesses?

Plaintes physiques secondaires souvent minimes.

Sous-estime-t-on trop peu les séquelles psychologiques de cette décision?

Culture de mort (fœtus), choix qui transgresse pour les uns, diront les pro-vies.

Culture de vie (mère),  choix de liberté pour les autres, diront les pro-choix.

Maîtres de la vie, le sommes-nous vraiment?

 

Nombreuses sont les femmes qui volontairement deviennent enceintes, on le prend souvent comme une chose normale, naturelle, une action que l’on contrôle.

Si on le désire, cela doit se réaliser et au moment où nous le désirons, c’est notre projet, nous le voulons…

Certes, le désir de devenir enceinte, d’avoir un enfant, de fonder une famille, nous appartient… mais à qui reconnaissons-nous le succès de cette vie nouvellement fécondée?

Quand tout va bien, souvent nous portons fièrement cette réalisation sur le compte de nos propres forces…

Demeurons humbles dans cette aventure.

Demeurons humbles quand « notre projet » se rend à terme!

L’ultime moment…

“Je crie de façon répétitive quand la respiration ne me contrôle plus, cela m’épuise.  Voilà  finalement le paroxysme de cette contraction, de cette souffrance. Brèves sont ces douleurs, moins d’une minute, mais si intenses… je n’en peux plus, c’est trop dur, puis une dernière pause, ah quel soulagement, mon utérus a oublié une contraction.  Tout le monde est dans l’attente… puis, enfin, cette dernière poussée, cette douleur qui m’écartelle, qui m’étire à l’extrême jusqu’à l’extrême limite de mon élasticité vaginale et vulvaire, quelle douleur d’enfantement.. Ahhhhhh, Ahhhhh, …  Mon bébé, il est enfin là, mon bébé. Mon cri laisse place au silence du soulagement…”

Le papa JC (Jean-Christophe), près de sa conjointe, observe avec tension les premiers mouvements de l’enfant.  Il scrute avec soin le moindre geste.

Bébé est installé peau à peau sur le ventre de sa mère.

“Oh mon bébé. Tu vas bien mon bébé? s’écrit-elle.Oh que je suis contente, enfin tu es là mon bébé, près de nous.  Il va bien docteur mon bébé?  Il ne pleure pas!  Docteur, comment va mon bébé?  “

Très bien Marie-Ève, je lui répondis.

Ouverture d’un œil, clignement des yeux, l’enfant découvre peu à peu la lumière du jour ou celle en pleine nuit de la lampe tamisée qui sied dans le coin de la pièce.

Le battement du cordon décroit lentement.  Celui-ci est clampé… papa coupe le cordon avec une main encore quelque peu troublée… un bon coup lui dis-je, ça y est…

Bébé est essuyé et stimulé, tout va bien.

“Docteur, est-il correct mon bébé?  Demande-t-elle encore.”

Finalement, bébé pleure un grand cri… tous se réjouissent, une tension vient de tomber… ce cri nous fait sourire… tous….  L’émotion éclate.  Joie et larmes s’entremêlent… 

Presque vingt-cinq ans déjà, une mission pour accueillir la vie au quotidien…

D’un cœur ouvert, nourri par le désir d’assister la vie, j’avais fait le choix (inspiration?) d’intégrer l’obstétrique à ma pratique, heure après heure, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année… Une vie remplie de rencontres, de don de soi, d’évènements précieux , la plupart heureux mais aussi d’autres parfois difficiles, une vie remplie de soulagement, de sourires joyeux, de fatigue, de tristesse même parfois…

Une vie remplie de froidure en pleine nuit l’hiver, de longues heures d’attente, de patience, d’intuition et d’actions fébriles, d’abandon, de retours à la maison aux petites heures du matin, au soleil levant… une vie fort bien remplie…

Mais pour moi « après vingt-cinq ans » de cette vie passionnante, je ressens le besoin de vivre différemment.  Malheureusement , cette passion s’éteint doucement… je ne suis pas triste, je suis prêt à passer à autre chose.  Ma vie passée ne meurt pas, elle se transforme…

Ma vie continue…

Tant de choses à faire, tant de choses à découvrir, tant de choses qui ne demandent qu’à s’épanouir.

Tant de choses laissées de côté au plus profond de nos rêves, tant de choses comme source souterraine qui n’a  jamais jaillie à la surface….

Qui sait?

S’ouvrir à la vie d’une autre manière, don de soi pour nos proches, don de soi pour autrui, qui sait, témoigner pour la vie…

Mon vœu le plus cher est de rester ouvert à la vie.  Maintenir cette ouverture, cette nature… qui ne peut que nous être donnée….

Goûter à toutes les facettes de l’amour auxquelles la vie nous invite au jour le jour, commençant par charité pour soi-même et par surcroît pour autrui, si la grâce nous y conduit.

Cette espérance je la cultive, comme cette petite graine qui ,mise en terre ,ne désire que mourir afin de libérer tout son potentiel, toute sa nature, don du ciel…

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