Unité d’enseignement

2015
Phane, Viviane

Femme 36 ans, admise pour tuberculose pulmonaire Dossier révisé :
ATCD : 

VIH – non compliance au traitement
Hépatite C non traitée avec cirrhose secondaire (Child B) 
Toxicomanie HDV :
Pas de tabac
ROH : 14 consommations/sem
Drogues : cocaïne et amphétamines cessées depuis 2 mois. Ancienne UDIV.

RX :
INH 
RMP 
PZA
EMB 

Truvada
Isentress
Lovenox

Patiente arrivée à l’urgence avec une dyspnée importante ayant progressivement augmenté au cours des trois dernières semaines. Histoire de toux, de perte de poids d’environ 15 kilos, de température, de diaphorèse nocturne. RX des poumons : infiltrats bilatéraux des lobes supérieurs. BAAR positifs dans les expectorations du 5 août. Bonne évolution sous quadrithérapie (J#15).

Va bien ce jour, stable. Sature à 98% à l’air ambiant. Pas de dyspnée. Toux résiduelle, mais améliorée.

Pas d’étourdissements, pas de nausées, pas de vomissements, pas de paresthésies, pas de changements visuels.

Pas de plaintes.

E/O) Bon état général. Afébrile TA 110/70 pouls 88 SaO2 98% AA RR 20

Cœur : RCR, B1B2
Poumons : crépitants bilatéraux Abdo : souple
MI : souples LABOS : à venir.
Donc, 1) Réactivation de tuberculose pulmonaire, améliorée avec tx ATB quadruple (J12)

2) VIH-SIDA. Patiente non compliante au traitement et au suivi. CD4 100. Syndrome de cachexie 2e

3) Hépatite C non traitée avec cirrhose secondaire

4) Toxicomanie

CAT) poursuivons idem tx

Contrôle labos

Relance travailleuse sociale

Une balafre dans une conduite à tenir.

Externe 1, il allait sans dire qu’il ne s’agissait pas de ma première tentative thérapeutique avortée. Pourtant, ce n’était pas de l’incompétence (du moins, pas seulement, pour une fois), que je ressentais. C’était de l’indignation; effarée, les yeux rivés sur ma CAT affublée d’un gros NON, majuscule, gras, catégorique. C’est moi qui ai dû l’écrire sous le regard bénévolent de mon patron.

Ma patiente et moi, nous apprivoisions le monde médical ensemble en même temps. Pour moi, c’était la première semaine de mon premier stage de médecine à vie, tandis qu’elle entamait sa première hospitalisation. Dans ce cloître obscur où même l’air était étroitement contrôlé, nous avions instauré une routine de tournée, rigide et chaleureuse à la fois: la litanie de questions qui se répétait jour après jour, le contact du stéthoscope, l’apposition gantée des mains, et surtout, les bribes de confidences qui s’échappaient de cette âme farouche et hermétique.
Tandis que le nénuphar putride dans ses poumons flétrissait sous l’effet des antibiotiques, le soleil semblait revenir dans la chambre. J’y ai appris que cette quarantaine n’était pas sa première prison, elle en avait vu d’autres, comme cette cellule où elle avait probablement contracté sa tuberculose (« menus délits », qu’elle me disait : « vols, possession et vente de drogues »)… Les murs se sont parés d’images de livres à colorier qui n’avaient pas été bariolés par ses enfants, mais par la

patiente elle-même: les quatre lui avaient été enlevés par la DPJ. Elle en voulait viscéralement aux services sociaux. Je l’avais appris à mes dépens : pleine de bonnes intentions, j’avais demandé la travailleuse sociale en consultation, et les surprenant dans la chambre, c’était la première fois que j’avais vu ma malade en furie. Elle avait catégoriquement refusé de la voir, et j’appris pourquoi par la suite. L’instant d’après, elle avait déjà retrouvé son splendide sourire édenté par les cristaux de méthamphétamines.

Issue de la classe moyenne d’une banlieue plutôt aisée de Montréal, j’étais de ces gens pour qui la précarité n’était qu’une notion abstraite, une cause chère pour laquelle j’avais déjà ramassé des fonds à maintes reprises, mais une injustice sans visage. Le sien, érodé et endurci par ses addictions, sa cachexie et les aléas de sa vie, lui donnait le double de son âge. Recroquevillée sur sa frêle carcasse, elle m’a parlé de la difficulté de trouver un toit, du mirage des logements sociaux («ayoye, ça a pas de bon sens! Faut attendre au moins deux ans!»). Son nouveau conjoint et elle attendent encore, et ont dû se contenter de loger dans une maison de chambres avec d’autres junkies. La drogue, savourée déclinée sous toutes ses formes et ses voies d’administration, elle l’avait arrêtée il y a deux mois, disait-elle. Ses marques d’injection la trahissaient, mais j’étais naïve et partageais sans le vouloir son déni.

Ce jour-là, j’avais proposé au patron de traiter son hépatite C, toute contente d’avoir fait des lectures. Candide qui ne connaissait pas le coût des médicaments, j’étais allée en médecine parce que je rêvais de sauver les gens, de changer le monde, je fantasmais sur la rédemption par la médecine. Je voulais croire que les gens s’aideraient si on voulait bien leur donner un coup de main. Le sourire désabusé de Dr Mentor sous-entendait bien des choses.

Cette balafre, c’est parce que le traitement d’antiviraux est long et très onéreux, que les effets secondaires sont importants, que la compliance de ma patiente était loin d’être exemplaire, qu’elle continuerait probablement de s’injecter et pourrait se réinfecter. Il était vrai que mon entrevue motivationnelle -un peu bâclée, j’en conviens- n’avait pas eu des effets les plus convaincants, mais je me disais que tant qu’à être à l’hôpital pour une longue période, il fallait essayer. Je voulais tellement qu’elle aille mieux, je voulais tellement lui trouver un toit, une vie meilleure. J’ai appris ce jour-là que malgré toute ma volonté, il fallait d’abord qu’elle accepte qu’on l’aide à cheminer plutôt que de lui imposer ma bonne (con)science.

Je n’ai jamais oublié ses yeux verts, rieurs et candides, contrastant avec l’ictère de ses traits cireux et creusés. Il y a eu l’euphorie initiale d’avoir un premier cas rare et de magasiner son N-95, mais surtout le privilège caché de découvrir le vécu derrière ce diagnostic. Partager ainsi l’intimité de cette patiente meurtrie, c’est également découvrir un pan d’une réalité qui m’était inconnue. La difficulté des parcours, celle de pouvoir être entouré et aimé, celle de simplement combler ses besoins essentiels dans une société qui prétend se porter garant d’un filet social. Celle de pouvoir « s’en sortir » alors que c’est tout ce qu’on a toujours vécu; vous savez, ces fameux déterminants sociaux de la santé…

Dans tous les cas, ma conduite à tenir tiendra compte des balafres de la vie.


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