Ce bureau qui nous sépare

2008
Khattabi, Mona

La médecine ne nous enseigne pas tout. Il y a ces choses qu'on apprend à travers nos expériences en tant que médecin. Il y a ces questions qu'on se pose parfois et on arrive difficilement à trouver réponse. On cherche parfois trop loin car le patient bien souvent détient la réponse.Je m'explique.

J'étais rendu à mi-chemin de ma résidence en médecine familiale. j'avais accumuler des connaissances et comme tout le monde en médecine, j'avais aussi développer des habilités.Tous les patients ont une histoire. Tous s'expriment différemment et tente à leur façon de nous expliquer leur mal et leur inquiétude. Certains y arrivent plus directement alors que d'autres nous laissent perplexe. Peu importe, on fait la revue des systèmes et on s'attarde sur les symptômes inquiétants, on sort nos lignes de conduites et proposons au patient des bilans sanguins et autres examens qu'on juge nécessaire. Une médecine typique plutôt cartésienne qui nous donne cette sensation qu'on a fait le tour.

A travers quelques patients rencontrés, j'ai aussi compris que cette médecine cartésienne se doit être malléable et que nous ne devons pas se contenter de suivre des lignes de conduites sans se poser des questions. Je pourrais vous raconter cette journée-là ... cette journée de bureau avec une série de patients "nouveaux cas". Des patients que je ne connaissais pas du tout et que je tentais d'apprivoiser dès la première rencontre.

Assise derrière mon bureau, je regardais ce dossier. Ce patient d'un certain âge, avait déjà divers diagnostics depuis longtemps : l'hypertension artérielle, le diabète de type 2, le syndrome métabolique et la dyslipidémie. Des diagnostics qui s'entremêlent souvent.

Cet homme parlait peu mais juste assez. Je dirigeais souvent la conversation. À la fin, on se fixait des objectifs, pour adopter des saines habitudes de vies. Le tout, en complément avec la multitude de médicaments pour contrôler ses maladies.

Il était motivé un certain temps en participant aux différents séminaires du diabète et aux rencontre de groupes pour discuter avec d'autres personnes portant le même diagnostic. Il a écouté les recommandations de la diététiste mais ne les as pas ou peu suivi. On n'arrivait pas à optimiser ses bilans sanguins. Son carnet glycémique avaient des valeurs erratiques parfois. Sa pression artérielle était tantôt belle mais plutôt mal à certains jours.

Pourtant, ce patient comprenait très bien. On lui a répéter maintes fois la nécessité d'un contrôle optimal, les complications micro-macrovasculaire, etc.

Je ne pouvais plus me contenter de répéter. Je ne voulais plus prescrire sans comprendre ce qui se passait véritablement. Je voulais comprendre. Pourquoi agit-il de cette façon?

Donc, un jour, je décida de m'asseoir, non pas derrière mon bureau mais à côté, à quelques distances de ce patient. j'avais retirer mon stéthoscope du cou. Je débuta mon entrevue de cette façon et je pouvais percevoir son regard perplexe. Tout comme les autres rencontres, je lui demandais comment se comportait son contrôle du diabète, de l'hypertension et de son poids ... "pas si pire" me dit-il. Levant mon regard, je lui ai passé son dossier et lui demanda de m'expliquer ce qui n'allait pas. Il regarda ses analyses. Il a lu mes annotations. Il commença à me poser des questions. Il me demanda pourquoi lui? D'ou viennent ces chiffres? Comment cela marche? ...


J'avais déjà ce soupçon que la maladie reflète l'état d'âme du patient. Ce n'est pas une nouvelle. Les chinois nous parlent du "tchi" et Freud nous a laissé ses plus brillantes observations sur le psyché inconscient. L'Humain est un magnifique amalgame d'émotions. On n'est n'y parfait ni stable. On est façonné à travers le temps et sommes influencé par chacune des expériences qu'on vit.

Le patient veut savoir. Pourquoi toutes ces maladies? Pourquoi lui? Comment peut-il changer des années de mauvaises habitudes de vie?

Quand le patient quitte le bureau, il part avec ses diagnostics chroniques et on lui a demandé de changer. On lui a dit que selon le pointage de Framingham, il était à risque élevé de maladies cardiovasculaires et cérébrovasculaires. Il repart chez lui désabusé mais aussi peut-être découragé. Qui ne le serait pas?

J'ai compris que le patient, cette personne devant nous que nous bombardons d'informations, se trouve justement débordé. J'ai compris que parfois il faut descendre de notre piédestal et il ne faut plus parler "médecine" Il faut remettre aux mains du patient ses maladies et lui demander comment les gérer selon sa façon. Certes, nos nombreuses études médicales nous enseigne quand intervenir mais comment le faire demeure de l'art.

Ce patient maintenant se porte bien. Il a pu perdre ses quelques kilos. Il a pu améliorer ses lipides, sa glycémies et sa tension artérielle.

Aujourd'hui, ce n'est plus moi qui lui parle de ses maladies. Mais c'est lui qui s'asseoit et me montre ses carnets. C'est lui qui m'explique ce qu'il veut éviter, ce qui reste à faire. Moi, je lui offre mon écoute et mon expertise pour lui trouver des ressources. Il voulait comprendre et il a compris.

La médecine familiale est unique. L'obésité, le syndrome métabolique pour ne mentionner que ceux-là sont des soucis qui prenne de plus en plus d'ampleur et de plus en plus jeune. Combien de patients arrivent à adopter des saines habitudes de vie et ainsi changer ses chiffres de laboratoires que nous recevont? Peu, trop peu. Et pourquoi? Est-il pas temps de se poser la question? Est-ce seulement parce que c'est difficile?

On a cette richesse d'agir en première ligne. On a le pouvoir d'éviter bien des complications.

Nous pouvons changer le cours des évènements. On a l'occasion de parler, de partager nos craintes médicales en tant que médecin. Mais, le plus important c'est que le patient comprenne que nous aussi on est Humain, que nous aussi on trouve difficile de changer. Il ne faut pas oublier que le patient est un tout. Qu'il reflète ce qu'il ressent à travers ses maladies. Le sens de l'approche qui implique l'évaluation physique mais aussi psychologique et social prend tout le sens ici.

Peut-être est-ce utopique, mais qu'avons-nous à perdre sinon tout à gagner ... donnons aux patients ce pouvoir d'auto-guérison en lui faisant comprendre à travers les mots mais aussi peut-être le plus important à travers nos gestes. Notre sincérité, notre compréhension doit être palpable. Parfois, il faut déposer notre stéthoscope et lever les yeux. Parfois, il faut s'exprimer d'une autre façon. Parfois, il faut s'asseoir à côté et oublier ce bureau qui nous sépare du patient. On pourrait être surpris de ce qu'on a devant soi. Ce patient qui peut accomplir tellement en comprenant tout simplement. On lui doit bien ça.

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