Le karma de la pagette

2014
Volpato, Jordan

Depuis le début de ma résidence, je vis toujours une certaine anxiété en pensant à mon téléavertisseur lorsque je suis de garde la nuit à l’hôpital. Si certains réussissent à bien dormir lorsque c’est tranquille, je ne fais malheureusement pas partie de ceux-là. J’ai la fâcheuse tendance à regarder périodiquement mon téléavertisseur lors de mes gardes, anticipant constamment un appel. Certaines infirmières qui ont appris à me connaître depuis le début de ma résidence me disent souvent que j’ai un ‘karma’ à gros cas instable. J’apprends tranquillement à vivre avec cela, mais c’est une adaptation constante.

À mi-chemin d’une cinquième et ultime garde de nuit d’affilée, j’ai été appelé pour une patiente de 89 ans qui n’allait pas bien. Je n’avais eu que 3 appels pour des constats de décès lors de cette dernière garde, mais j’avais l’impression que mon karma allait revenir me hanter. La description de l’état de la patiente donnée par l’infirmière au téléphone m’a inquiété immédiatement : femme de 89 ans, hospitalisée pour thrombophlébite profonde à la cuisse droite, présentant une atteinte de l’état de conscience (obnubilée), des pauses respiratoires et des tensions artérielles systoliques en deçà de 70 mm Hg. L’infirmière, qui semblait un peu dépassée par les évènements, me dit que la patiente avait préalablement reçu du Dilaudid 1 mg quelques heures auparavant, et avait par la suite présenté son épisode d’instabilité quelques minutes avant que je ne reçoives l’appel.

Je suis descendu le plus vite possible pour évaluer la patiente. En chemin, plein de choses me passaient par la tête quant aux possibilités diagnostiques pouvant expliquer l’état de la patiente. Était-ce dû à l’effet de l’opiacé? Bien que cette possibilité me semblait la plus probable, je craignais quand même le pire : je pensais à une hémorragie, une embolie pulmonaire, une cause cardiaque subite. Toutes ces possibilités, en plus des tests diagnostiques et traitements à demander selon ce que j’allais observer, me tournaient dans la tête et alimentaient l’anxiété que je vis dans de tels cas. Pour vaincre cette anxiété, j’ai l’habitude de prendre quelques secondes pour décompresser en prenant 3 grandes respirations, chose que j’ai faite avant de me présenter au chevet de la patiente.

À mon arrivée, je constatai que j’avais affaire à une patiente haïtienne, qui ne parlait que le créole selon les infirmières. Je me suis rappelé l’ABC pour évaluer la stabilité d’un patient. La patiente était difficilement éveillable, mais elle répondait à la douleur. Elle faisait des bruits incompréhensibles, mais ses voies aériennes ne semblaient pas compromises. J’étais soulagé de voir qu’elle n’aurait probablement pas besoin d’intubation immédiate, mais son état de conscience ne me rassurait point. On pouvait compter 8 respirations par minute avec des pauses de 3 secondes. Son pouls, évalué à 52 par minute, était faiblement palpable au niveau radial. Elle saturait à 100% à l’air ambiant. Sa tension systolique était à peine décelable manuellement, et j’eus un frisson lorsque l’infirmière me donna le chiffre de 70. L’auscultation cardiorespiratoire était normale. Malgré sa stabilité apparente, je demandai tout de même aux infirmières de lui mettre une lunette nasale. Je me disais qu’elle bénéficierait d’une réserve d’oxygène au cas où elle deviendrait instable. Mon prochain réflexe fut d’évaluer une possibilité hémorragique, étant donné la tension artérielle si faible. J’espérais entendre que la patiente avait été mise sous Coumadin ou Héparine, ce qui aurait facilité la gestion d’un cas d’hémorragie. Une des infirmières me répondit que c’était le cas, et mon anxiété baissa d’un cran lorsqu’elle ajouta que ce n’était pas un des nouveaux anticoagulants, mais bien le Coumadin, qui avait été débuté quelques jours avant. La patiente ne semblait pas saigner activement, mais elle avait du sang coagulé sur le côté de la bouche. Les infirmières me racontèrent qu’elles avaient tenté d’enlever le partiel de la patiente plutôt dans l’après-midi, et que ceci avait fait arracher une molaire. Le saignement avait été bien contrôlé, mais la patiente souffrait énormément, alors le médecin traitant lui avait donné une dose d’opiacé. Quelques heures après, on m’appelait pour l’évaluer. Après un examen physique complet et un recueil de données efficace, je me sentais prêt à poser des actes pour aider cette femme, qui semblait souffrir d’une narcose induite par le Dilaudid.

Je demandai à l’infirmière d’administrer une première dose de Narcan 0.2 mg, en espérant que mon hypothèse de surdosage aux narcotiques soit la bonne. Ne voulant rien laisser au hasard, je demandai tout de même un bilan cardiaque complet (ECG inclus), un gaz capillaire, une formule sanguine complète, des électrolytes, un glucose, un lactate , une température rectale (qui était normale) et un rayon X des poumons. Je voulais éliminer les autres possibilités diagnostiques qui me semblaient possibles, mais moins probables. Je jetai un coup d’oeil de façon compulsive à la patiente tout en consultant son dossier. Cette dame était connue pour démence avancée, insuffisance rénale modérée et fibrillation auriculaire non anticoagulée selon sa volonté.

À ma surprise, le niveau d’intervention maximal avait été demandé par la famille une semaine avant l’épisode actuel. En regardant l’ensemble du tableau clinique et les antécédents, ceci me semblait un peu disproportionné. Perdu dans ma réflexion sur le niveau de soins, l’infirmière me ramena rapidement sur terre en m’annonçant que la patiente commençait à sortir de son état obnubilé et que sa tension artérielle se normalisait. Je décidai d’appeler le médecin traitant pour lui donner un compte-rendu de ce qui avait été fait. Celui-ci était satisfait de ma gestion du cas. Je lui demandai s’il voulait un transfert aux soins intensifs si la patiente devenait instable à nouveau lors de ma garde. Il me répondit qu’il connaissait peu la patiente, ayant pris la garde le jour même. Il me dit qu’il allait contacter la famille pour clarifier le niveau de soins. Je restai près de la patiente pendant une autre heure, le temps d’avoir l’ensemble des tests diagnostiques que j’avais demandés. Tout était dans les limites de la normale. Je fis sevrer l’oxygène, et je demandai de me rappeler si jamais la patiente redevenait instable pendant la nuit. Je montai à la chambre de garde pour décompresser et rejouai la scène entière dans ma tête pour être sûr que je n’avais rien oublié. Je regardai mon téléavertisseur une dernière fois avant de fermer mes paupières qui me semblaient être des poches pleines de sable. À ma grande surprise, je me réveillai bien reposé à quelques minutes de la fin de ma garde. C’était le résident de jour qui m’appelait pour le transfert du matin.

Après le transfert, je repassai voir la patiente, qui dormait paisiblement. Elle était restée stable toute la nuit. C’est alors que je me demandai si j’en avais fait assez ou trop, question éternelle que je me pose à chaque fois que je gère un patient instable. Après tout, seul le Narcan avait été l’élément utile dans ma conduite. En la regardant dormir, je me suis dit que j’avais bien fait mon travail. C’est probablement ce sentiment de sérénité qui m’a permis d’oublier mon fameux téléavertisseur, pour m’abandonner dans les bras de Morphée.

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